Priorité Jeunesse : La préface de Laura Slimani

Préface de Laura Slimani,
Présidente des Jeunes Socialistes

Faute d’être aux responsabilités, les jeunes sont souvent au centre des discours politiques. De Valéry Giscard d’Estaing à François Hollande, en passant par François Mitterrand, Barack Obama, Matteo Renzi ou Martin Schulz, la jeunesse est la cause qui emmène tout.

Pourtant, d’élection en élection les jeunes manifestent leur rejet du politique. Lors des élections départementales de 2015, en France, 7 jeunes sur 10 se sont abstenus, alors que 7 personnes âgées sur 10 sont allées voter.

A un peu plus de la mi-mandat de François Hollande, candidat qui avait fait de la jeunesse sa priorité, nous avons voulu tirer un portrait de la jeunesse des années 2010 et dresser un bilan de deux ans et demi de gauche au pouvoir pour les jeunes.

Si nous avons pleinement conscience de toutes les avancées et conquêtes obtenues depuis 2012, dont l’importance est encore plus forte quand on se rappelle ce qu’est le projet de la droite, nous ne pouvons pas ignorer les déceptions qui nous ont aussi frappés. Un ensemble de bonnes réformes ne résultent pas forcément dans une grande transformation. C’est pour la rendre possible que nous faisons des propositions qui partent du vécu de notre génération.

Qu’est-ce que la jeunesse au 21e siècle ?

On pourrait appeler le 20e siècle celui de la jeunesse, car c’est celui qui l’a vu apparaître : massification de l’enseignement supérieur et allongement de la durée d’études, vie en couple plus tardive, installation dans un logement individuel à un âge plus avancé, ont fait des jeunes une « nouvelle » catégorie de la population.

La jeunesse c’est donc ce temps de la vie entre l’enfance et l’âge adulte. Enfance, où l’on est dépendant de sa famille, et âge adulte, où l’on est autonome, c’est à dire capable de subvenir seul à ses besoins.

Faute d’une représentation réaliste et sincère de cette période de la vie, nombreux sont les clichés qui collent à la peau des jeunes.

On dit de nous que nous sommes hyperconsommateurs, dans la dictature de l’instant, plus connectés à nos smartphones qu’à nos familles. Nous serions superficiels, nous aurions arrêté de penser, de lire, d’écrire, de dialoguer, de réfléchir, de créer.

Nous serions malpolis, violents et nous n’aurions plus aucune valeur. Nous n’aurions aucun attachement à la terre, à notre pays, à nos parents. Nous ne connaîtrions pas notre Histoire, les sacrifices de nos ancêtres morts pour leur pays, leurs idées ou les deux à la fois. Nous serions pourri-gâtés et ne connaitrions pas notre chance de vivre en paix, et dans la prospérité.

Nous aurions perdu le sens du collectif et penserions à nous-mêmes avant de penser à l’intérêt général.

Bien sûr, rien à voir avec la réalité. Mais à regarder de plus près, quand on se penche sur les idées reçues à l’égard de la jeunesse du 21e siècle, on se penche plutôt sur la société contemporaine : violente, consommatrice, individualiste, court-termiste.

La réalité de la situation des jeunes, est tout autre.

Alors, quelle est notre Histoire ?

C’est l’histoire de jeunes nés dans les années 1980 et 1990. Nés à une époque où la guerre froide s’effaçait devant le consensus néolibéral de Washington, où l’on théorisait à la fois la fin de l’Histoire et le choc des civilisations. Nous avons grandi avec l’avènement d’un « problème musulman » posé par certain, en France avec la première affaire sur le voile en 1989, et dans le monde avec la première guerre du Golf et les années de la terreur en Algérie. Comme si le nouvel épouvantail à agiter était le « péril vert », après la disparition du « péril rouge » avec la fin de la guerre froide.

On se souvient des années 1990, de leur côté kitch, presque naïf avec leurs « clips », leurs « singles », leurs jeux vidéos, le minitel puis internet, leurs films et chanteurs tape-à-l’œil. Nous avons grandi dans la société de la consommation. Mais c’est aussi dans les années 1990 que les mobilisation sur le Climat émergent sur la scène internationale, avec la conférence de Rio, de manière insuffisante pour que nous en soyons pleinement conscients.

Ma génération a muri dans la société à partir des années 2000. Nous étions encore à l’école le 11 septembre devant ces images surréalistes et le début de nouveaux affrontements. Nous étions enfants le 21 avril 2002, mais nous nous souvenons de nos parents, nombreux à s’en vouloir encore de ne pas être allés voter, pensant que de toute façon Jospin allait passer.

Nous avons grandi dans une société vieillissante, heureux de connaître nos arrières grands-parents, mais inquiets devant le peu de place qui nous est accordé. Le nombre de personnes de 60 ans ou plus a crû de 22,6 % en dix ans. Les jeunes de moins de 20 ans représentaient 33,1% de la population en 1970, 27,7% en 1990, et seulement 24,7% en 2011. Notre société fait donc de plus en plus de place à nos ainés. En 2012, c’est la première fois depuis 40 ans qu’aucun député socialiste de moins de 30 ans n’a été élu à l’Assemblée Nationale, mis à part 1993, déroute exceptionnelle pour les socialistes.

Nous n’avons pas connu la vie sans internet. A peine nous reste-t-il aux oreilles le son strident du modem cherchant à se connecter. Cela modifie profondément notre rapport au temps, à l’information, à la distance. Cela modifie notre rapport à la culture.

Internet nous permet d’avoir accès à une infinité d’informations et d’artistes. Le système vertical des droits d’auteurs tel qu’il existe aujourd’hui ne correspond pas à la réalité horizontale de l’accès à la culture. D’une part à la culture devient une marchandise comme une autre, avec ses films à succès planétaire, ses artistes qui défilent sur les émissions de télé du monde entier, ces innombrables festivals qui rassemblent des foules de jeunes selon leurs gouts musicaux. D’autre part, de nombreux artistes, parfois sans label, percent sur internet, grâce à une vidéo ou au « Crowd-funding. » Le sens de nos combats contre Hadopi et ACTA, c’est d’inventer un système qui donne à chacun accès à la culture en permettant son partage car c’est là la plus grande richesse permise par l’internet.

La crise permanente

Notre génération vit depuis toujours avec la quête du plein emploi. Nous sommes ceux pour qui la crise est permanente, normale, familière.

Certains étaient collégiens, d’autres étudiants, d’autres encore déjà sur le marché du travail en 2008. Nous avons entendu de belles paroles sur la mise au pas de la finance, mais elles n’ont pas vu de concrétisation. Nous avons assisté à la montée du chômage et à son explosion chez les 18-30 ans. Nous sommes la génération la plus qualifiée de l’Histoire, mais nous sommes confrontés à une transition interminable vers l’emploi stable faite de stages, d’interim, de CDD, de services civiques souvent faute de mieux. Cette période provoque pour de nombreux jeunes un retour forcé au domicile parental.

Pour la plupart des jeunes, à différents niveaux, cette période de l’insertion dans le monde du travail est douloureuse. Les jeunes qui finissent par trouver un travail verront leur carrière marquée par des salaires plus bas et des augmentations plus timides, un départ à la retraite plus tardif que leurs aînés. Même si les inégalités existent, l’immense majorité des jeunes auront en commun cet « effet cicatrice », car ils sont arrivés sur le marché du travail dans une période difficile.

Les jeunes peu ou pas qualifiés font, les premiers, les frais de cette situation. Chaque année, 150 000 jeunes sortent du système scolaire sans qualification. Dans une société où les études restent le meilleur rempart contre le chômage, ils le subissent de plein fouet et cumulent souvent cette absence de qualification avec une adresse ou un nom qui favorisent les discriminations. 1,9 millions de jeunes français ne sont ni en emploi ni en formation. Les dispositifs visant à les sortir de l’ornière sont nombreux, mais peinent à toucher leur public cible et finissent par être utiles à des jeunes déjà qualifiés. Les missions locales, les collectivités et l’Etat rencontrent de grandes difficultés à retrouver ces jeunes exclus. De plus, comment les remettre sur les rails par une formation, un stage, un apprentissage sans leur apporter de soutien financier conséquent ? C’est pourtant rarement le cas à l’exception de la « garantie-jeunes » depuis 2013, encore trop peu développée sur le territoire français.

La multiplication des contrats précaires est parallèle à celle du chômage. 34,1% des 15-29 ans y sont confrontés contre 12,3% des actifs occupés de plus de 15 ans. Les CDD, qui constituent 84,1% des nouvelles embauches. Les jeunes sont trois fois plus en interim que la moyenne. Le nombre de stagiaires a doublé depuis 2008, constituant une étape de précarité supplémentaire avant l’emploi. L’augmentation du nombre d’agents non-titulaires dans la fonction publique participe aussi de la précarisation générale du marché du travail. Enfin, les carrières de notre génération seront davantage heurtées qu’auparavant, à mesure que l’on facilite les licenciements et que l’on libéralise le marché du travail.

La précarité touche d’abord les emplois peu qualifiés, dans le secteur tertiaire notamment : centres d’appel, grande distribution, vente, soins à la personne, nettoyage, etc. Chez les salariés précaires, on retrouve beaucoup de jeunes, mais aussi en grande majorité des femmes, des personnes issues de l’immigration, qui subissent donc une double, voire une triple peine. Lutter contre la précarité du travail, c’est non seulement améliorer la vie des jeunes, mais aussi celle des femmes et des habitants des quartiers populaires.

De nouveaux secteurs, que l’on pourrait croire protégés, sont gagnés par la précarité. Celle, par exemple, produite par le capitalisme cognitif, l’exploitation des savoirs, dont font l’expérience les professions intellectuelles et culturelles. Nombreux sont les étudiants en communication, en journalisme, en architecture qui deviennent auto-entrepreneurs ou pigistes pour vendre leur force de travail à moindre prix à de grosses entreprises. Cela coûte moins cher à l’employeur : on ne cotise pas au régime général, on travaille depuis chez soi, on est payé à la mission. Les enseignants chercheurs à l’université sont, pour leur part, confrontés à des conditions de travail et de rémunération bien en deçà de ce que leur haut niveau d’étude laisserait imaginer. C’est comme si le fait d’exercer un travail intéressant, qui permet de se réaliser intellectuellement, était une rémunération en soit qui pouvait justifier un faible salaire. Le résultat, c’est encore une fois le déclassement pour de nombreux jeunes qualifiés.

Bref, d’une situation où les uns vivaient leurs études avec la certitude d’un travail au bout et où les autres trouvaient un emploi correct sans trop de difficultés, on est passé à une époque où les uns ne voient plus la garantie d’un travail après leurs études, ni des conditions de rémunération importantes, tandis que les autres sont souvent exclus durablement du marché du travail.

Certes, il existe des « enfants bénis » de la mondialisation. Il s’agit des héritiers, de ceux qui fréquentent les grandes écoles, vont dans des écoles internationales et deviennent propriétaires avant 35 ans.

Mais pour 95% des jeunes, la réalité c’est l’explosion du prix des loyers, des salaires qui stagnent et un bizutage social qui ne donne accès aux minimas sociaux qu’à partir de 25 ans (RSA socle, CMU-C).

Il est peu connu que les jeunes sont la catégorie d’âge la plus pauvre de la population. Ils sont 22% à vivres sous le seuil de pauvreté chez les 18-24 ans, et de plus en plus nombreux à être sans-abris. Entre 2000 et 2012, le nombre de jeunes vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 1,7 à 2,7 millions.

Pourtant, des déclarations en témoignent régulièrement, on réussit encore à faire peser sur eux un soupçon d’assistanat et de fainéantise. En effet, à part une discrimination d’Etat, rien ne justifie que l’on limite les prestations sociales aux plus de 25 ans alors que 18 ans est la majorité légale reconnue.

Au final, la règle, c’est la précarité, le déclassement et le bizutage social. Cette situation coupe court aux discours qui opposent les jeunes entre « privilégiés » et « sacrifiés ». En réalité, les « privilégiés » ne sont qu’une toute petite minorité.

Génération lucide

Je ne sais pas si notre génération est angoissée, mais il est difficile de ne pas trouver notre époque angoissante.

Une chose est sûre : on ne peut pas qualifier notre génération d’insouciante. En plus de la crise économique permanente, nous faisons aussi l’expérience de la crise écologique au quotidien. Nous voyons notre monde se fracasser sur les limites de la biosphère. De sommet en Conférence internationale, il y a sentiment que les politiques menées sont à mille lieues de ce qui devrait être une évidence : il faut changer radicalement de modèle de développement si on veut espérer continuer de vivre sur Terre à long terme.

La dégradation de l’environnement est aussi pour nous une réalité de tous les jours : tempêtes, ouragans, apparition des réfugiés climatiques, marées noires, disparition d’espèces animales, scandales de la pêche extensive, îles qui deviennent des décharges à ciel ouvert, trou dans la couche d’ozone et fonte de la calotte glacière. Nous sommes parmi les premiers à avoir mangé toute notre vie des OGM dans les produits venus de l’étranger, à vivre en permanence en présence des ondes électromagnétiques et nous commençons à connaître les conséquences, sur la fertilité, des perturbateurs endocriniens contenus dans les aliments. Une situation joliment résumée par le nom de l’association « Générations Cobayes » réseau de jeunes consommateurs qui informe et alerte sur l’influence de notre environnement sur la santé.

C’est donc avec lucidité que nous regardons le monde qui nous entoure. Nous le transformons en faisant vivre la solidarité et l’écologie par des initiatives quotidiennes. Elles ne sont pas portées par tous, mais elles font partie des nouvelles manières de s’engager pour son cadre de vie. On développe l’agriculture urbaine et les jardins partagés. De plus en plus de jeunes deviennent végétariens. Plutôt que d’acheter une voiture ou un vélo, nous développons leur partage. Nous faisons émerger une économie de la fonctionnalité qui permet de consommer moins, de partager plus, et de protéger la planète.

Mais il manque à ces initiatives quotidiennes un élan global et politique. Les jeunes sont nombreux à regarder avec quelque consternation l’incapacité des responsables politiques du monde entier à se mettre d’accord pour préserver notre avenir. Il est encore possible de limiter le réchauffement climatique à +2 degrés, mais cela demande que les citoyens reprennent la main sur les institutions démocratiques de leurs pays, et de redonner un sens à l’action politique.

La course à la croissance pour la croissance est une course vers la destruction de la seule planète dont nous disposons. La question qui se pose au 21e siècle, à l’heure où jamais autant de richesses n’ont été produites mais où elles sont extrêmement mal réparties, ce n’est pas de produire plus mais de partager plus.

Augmenter la durée de vie des produits, rapprocher la production de la consommation, préférer l’agriculture paysanne au développement des « fermes-usines », encadrer les salaires, sortir des énergies fossiles en investissant massivement dans la transition énergétique : tout cela est possible mais nécessite une grande volonté politique, et des efforts coordonnés et partagés de la part des Etats.

J’ai une conviction : cette reprise en main démocratique et politique sera européenne ou elle ne sera pas. Le destin des jeunes Espagnols est désormais lié aux décisions de la chancelière Allemande en matière budgétaire. Notre capacité à augmenter les bas salaires en France dépendra de celle des ministres européens à se mettre d’accord sur un salaire minimum à l’échelle du continent. Les Etats cesseront de subir la pression des marchés financiers quand la Banque Centrale Européenne pourra leur prêter directement. Nous pourrons financer nos services publics de santé, d’éducation et de justice quand les plus riches ne pourront plus échapper à l’impôt grâce aux paradis fiscaux, et quand un taux d’imposition minimum sur les sociétés sera établi en Europe pour mettre fin au dumping fiscal entre Etats. Nous ne pourrons investir massivement dans la transition énergétique que lorsque les gouvernements européens accepteront d’augmenter leur contribution au budget de l’Union, quitte à remettre en cause ses contraintes budgétaires.

Les destins des jeunes européens sont irrémédiablement liés. Alors que l’Europe est vécue comme une contrainte par les citoyens, c’est la responsabilité de notre génération d’en refaire un espace d’espoir. C’est en en prenant conscience et nous battant, simultanément et dans la même direction, que nous pourrons faire émerger la solidarité et une dignité partagée sur le continent et au delà.

Face à la désillusion politique et démocratique, la recherche d’un nouveau rêve

Je me suis engagée au Mouvement des Jeunes Socialistes contre Sarkozy. Oui, il fallait faire gagner la gauche en 2012, mais surtout virer celui qui a cristallisé tant de nos colères.

Nous gardons le souvenir de ses descentes en banlieue en brandissant la menace du « karcher ». Nous avons été marqués par les émeutes suite à la mort de Zyed et Bouna en 200 et le couvre-feu pour les mineurs, qui sous-entendait que les jeunes étaient un danger pour la société.

Nous étions, pour certains, dans nos premières mobilisations à l’occasion du combat victorieux contre le CPE. J’ai le souvenir plaisant de premières manifs au soleil, emmenée par un grand élan collectif, où nous partions les matins de mon lycée de l’agglomération rouennaise pour aller en débrayer d’autres et marcher jusque devant l’Hôtel de ville, alors dirigé par un maire sarkozyste. Désormais benjamine du conseil municipal de Rouen, chargée de la vie étudiante et de la jeunesse, je mesure le défi que constitue le fait de permettre aux jeunes rouennais de faire entendre leurs aspirations, et de les transformer en actes concrets dans leur vie de tous les jours.

Nous avons passivement assisté à la défaite de Ségolène Royal, encore trop jeunes pour voter. Les années 2007-2012 furent celles de l’amertume face à une droite sans tabou, et d’un débat sur l’identité nationale qui a libéré la parole raciste dans les préfectures et les médias.

Nous avions tous été choqués par le « quand il y en a un, ça va, c’est quand ils sont plusieurs que ça pose des problèmes. », de Brice Hortefeux. Les jeunes ont assisté et pris part à de nombreuses mobilisations, contre la précarité des stagiaires, pour le droit au logement, pour les écoliers et étudiants sans papiers, contre la réforme des retraites de 2010 ou la réforme Pécresse dans les Universités.

Nous avons rêvé d’en finir avec Nicolas Sarkozy. De croire qu’autre chose était possible. D’être considérés et écoutés.

François Hollande parlait justement d’inventer un nouveau rêve français. Le candidat socialiste a cristallisé nos espoirs pendant la campagne présidentielle et a marqué les jeunes, comme tous les Français, avec le discours du Bourget. En disant qu’il voulait faire de la jeunesse sa priorité, il a séduit la France entière. Il avait l’intelligence d’exprimer ce que nous savions. Nous risquons d’être la première génération à vivre moins bien que ses parents en temps de paix. Quelle belle idée, de « faire en sorte que les jeunes vivent mieux en 2017 qu’en 2012 ».

Responsable départementale des jeunes socialistes de Gironde le 6 mai 2012, je me souviens avoir été moi-même surprise du nombre de jeunes présents et heureux de voir le visage d’un homme de gauche s’afficher sur le grand écran place de la Victoire. Nous avions envie de vivre l’euphorie dont nous avaient tant parlé nos parents à propos de 1981.

A l’époque, les jeunes socialistes avaient fait choisir aux jeunes leurs propositions, par le biais de votations citoyennes. Parcours d’autonomie, chèque santé, emplois verts d’avenir, fusion des grandes écoles et des universités, attestation de contrôle d’identité, encadrement des loyers : elles avaient toutes été remises aux candidats des primaires citoyennes, et unanimement saluées par ces derniers.

Priorité Jeunesse

Après quasiment 3 années de gauche au pouvoir, nous avons voulu nous pencher sur l’action de la gauche, et tracer de nouvelles perspectives pour les années qui viennent. Nous avons choisi de partir des préjugés qui touchent les jeunes pour les déconstruire et proposer des solutions, qui pourront aussi concerner l’après-2017. Dans tous les départements, les militants et sympathisants des jeunes socialistes ont réfléchi, évalué, écrit pour formuler des analyses et des propositions. Nous avons aussi rencontré de nombreux acteurs associatifs, politiques, syndicaux ou intellectuels. En est sorti un texte, amendé par les adhérents des jeunes socialistes, et adopté par notre Conseil National en novembre dernier. C’est le sens que nous donnons à l’autonomie de notre mouvement : la possibilité, pour les jeunes de la famille socialiste, de déterminer et de choisir indépendamment de leurs aînés leurs priorités et leurs propositions.

A mi-mandat, en matière de politique jeunesse, nous sommes au milieu du guet. Nous serions déçus si nous nous en arrêtions là, mais enthousiastes si tout ce qui a été fait n’était que le premier étage d’une fusée qui en appellerait deux autres, l’un mis en œuvre avant 2017 et l’autre porté lors d’un second quinquennat.

La politique d’emploi des jeunes est surtout portée par les emplois d’avenir. Nous avons obtenu qu’il en soit créé plus que prévu, car ce dispositif fonctionne très bien, contrairement aux contrats de génération. On peut leur imputer la légère baisse du chômage des jeunes observée au début du mandat et de nouveau début 2015.

Cet ouvrage revient sur les mesures prises par le gouvernement pour répondre à la situation des jeunes en matière de santé, d’engagement, ou d’éducation. Quand on décide de rembourser à 100% l’IVG ou de rendre la contraception gratuite pour les mineures, on agit à la fois contre les inégalités sociales, contre les inégalités de genre mais aussi en faveur les jeunes. L’ouverture de 30 centres de santé universitaire à la rentrée 2014 est également non négligeable au vu du nombre d’étudiants qui renoncent à des soins pour des raisons financières. Ces centres regroupent des médecins pratiquant le tiers payant intégral et sans dépassements d’honoraires.

La lutte contre les stages abusifs a elle aussi connu une nouvelle étape avec la loi Khirouni. Cette réforme marche sur ses deux jambes : encadrer les stages pour limiter les abus, et améliorer les conditions de travail des stagiaires dans l’entreprise avec l’augmentation de l’indemnité de stage, l’accès à des congés, aux tickets restaurant, au remboursement des frais de transports. Il manque cependant la prise en compte des stages dans le calcul des retraites, perspective de plus en plus lointaine pour les jeunes, d’autant plus que la gauche au pouvoir en a augmenté la durée de cotisation.

Le gouvernement a décidé de recruter massivement dans l’Education nationale, notamment par le biais d’emplois d’avenir professeurs destinés aux étudiants boursiers. Cela bénéficie à la fois à la mobilité sociale des plus modestes mais aussi aux futures générations dont l’école sera meilleure.

Enfin, l’ouverture de la prime d’activité aux moins de 25 ans est une brèche ouverte dans la discrimination aux minimas sociaux qui touche les jeunes, jusqu’à présent exclus du RSA-activité. Nous espérons qu’il s’agit du premier pas vers une inclusion totale des jeunes au droit commun.

Cependant, très rares sont les jeunes rencontrés qui estiment que leur vie a été transformée. Ainsi, même quand on prend des mesures spécifiques à leur égard, la situation des jeunes ne peut s’améliorer considérablement si celle de la société se détériore dans son ensemble.

Notre déception par rapport à la gauche vient de l’absence de grande transformation. Disons le tout net, quitte à dépenser 40 milliards qui n’avaient pas été annoncés pendant la campagne présidentielle, nous aurions pu mettre le paquet sur la transition énergétique, surtout quand un rapport de l’ADEME affirme que le 100% renouvelable est possible. Nous aurions pu consacrer deux milliards d’euros à un fonds d’amorçage de l’Economie Sociale et Solidaire à la Banque Publique d’Investissement.

Pendant la campagne présidentielle nous, les jeunes socialistes, disions que notre génération serait la première à bénéficier d’une hausse du SMIC car 30% des jeunes salariés s’y trouvent, contre 10% de la population. Nous disons aussi que le seul remède contre le chômage de masse subi par les jeunes européens sera un nouveau partage du temps de travail à l’échelle du continent. Semaine des 32h, semaine supplémentaire de congés payés, année sabbatique pour les salariés tous les dix ans, les possibilités sont multiples mais l’enjeu est unique : travailler tous, moins et mieux. Certes, tout cela n’était pas dans le programme de 2012. Mais le CICE, l’augmentation de la durée de cotisation et le pacte de compétitivité non plus.

Heureusement, l’Education Nationale est épargnée par la réduction des dépenses publiques. La refondation de l’école entamée par Vincent Peillon et poursuivie par Najat Vallaud-Belkacem, les créations de postes et l’augmentation des bourses sécurisées par Benoit Hamon sont autant de preuves que la recherche de plus d’égalité à l’école est une pierre angulaire de notre action depuis 2012.

Néanmoins, la baisse historique des dépenses de l’Etat que nous avons entamée se traduit déjà, notamment dans les collectivités, par de moindres financements envers les associations sportives et culturelles qui accompagnent les jeunes au quotidien, moins de projets de pépinières d’entreprise où ils peuvent lancer plus facilement leur activité, la disparition de chèques destinés aux jeunes pour accéder à la culture, aux transports, pour s’installer dans leur premier logement ou pour partir un an à l’étranger.

L’encadrement des loyers était une mesure de droit commun qui aurait bénéficié en premier lieu aux jeunes, plus mobiles que leurs aînés. Idem pour la garantie universelle des loyers, quand 68% des 18-30 ans estiment avoir rencontré des difficultés pour se loger. De même, construire des logements sociaux, agir pour réduire le coût des transports en commun de la périphérie aux centres, sont des mesures qui bénéficient à l’ensemble des classes populaires mais aussi aux jeunes.

Nous avons attiré l’attention sur le fait que renoncer à l’attestation de contrôle d’identité c’était non seulement renoncer à répondre aux demandes d’une partie de la jeunesse, mais surtout à celles d’une partie de la population qui s’est fait stigmatiser pendant dix ans par la droite. Y recourir serait une mesure de droit commun, bénéfique à tous et en particulier aux jeunes, en tant que citoyens plus discriminés que les autres dans la société. Quand on veut agir pour améliorer les conditions de vie des jeunes, il faut agir pour celles de l’ensemble de la société.

Par ailleurs, il n’existe pas à l’heure actuelle de réponse politique à l’apparition de la jeunesse comme catégorie d’âge. Pourtant, la société reconnaît son existence puisque l’on créé des ministères de la jeunesse, des instituts pour étudier ses conditions de vie, que les jeunes constituent une catégorie statistique et qu’on crée de nombreux dispositifs qui leur sont destinés. Mais aucune réponse globale n’a été apportée pour répondre à la situation d’entre-deux qu’ils connaissent. Cela avait été le cas pour la vieillesse avec la création, par le Conseil National de la Résistance, du système de retraites par répartition, qui a fait sortir de la pauvreté la majorité des personnes âgées.

Nombreux sont les parlementaires et responsables politiques à ne pas comprendre l’obstination des jeunes à défendre l’Aide Personnalisée au Logement (APL) et le versement des aides sociales, notamment des bourses, en fonction de leurs revenus et non ceux de leurs parents. Combien de fois a-t-on entendu un Député s’insurger de ce que ses enfants touche les Aides pour le logement au même titre que les enfants de familles modestes ?

Nous disons dans ce livre que, si en l’Etat les aides sociales favorisent les familles aisées au détriment des revenus medians, supprimer les APL aggraverait la situation et toucherait de plein fouet les classes moyennes. Dans un ménage où les deux parents ont ensemble un revenu d’environ 2000 à 3000 euros par mois, il arrive souvent que les parents paient le loyer et que l’étudiant vive grâce à son APL. Les réserver aux seuls boursiers toucherait d’abord ceux qui n’ont pas bénéficié de l’augmentation des bourses étudiantes, et dont les impôts ont augmenté sans qu’ils bénéficient d’un crédit d’impôt.

Il n’est pas rare, en revanche, d’entendre les mêmes responsables politiques défendre le système des classes préparatoires. Or celles-ci bénéficient quasi exclusivement aux classes sociales supérieures. Elles sont le lieu par excellence de l’élitisme à la française, de la formation de l’entre-soi des enfants de cadres supérieurs, de profs, de médecins, d’avocats et de responsables politiques. 49,6% des élèves de CPGE sont enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures, pour 9,4% d’enfants d’employés et 6,4% d’enfants d’ouvriers. L’Etat consacre en moyenne 15 080 euros pour un élève de classe préparatoire par an contre 10 770 pour un élève à l’université tous cycles confondus. Or l’université compte bien plus d’enfants d’employés et d’ouvriers.

Toucher aux classes préparatoire nuirait, nous dit-on régulièrement, à la « méritocratie», mais on voit bien qu’il s’agit avant tout de reproduction sociale, à laquelle il faut s’attaquer si l’on veut permettre à tous les jeunes de bénéficier d’une formation de qualité et garante d’un emploi à la clé.

L’une des propositions du « big bang des politiques jeunesse », plateforme rassemblant les organisations de jeunes lors de la campagne présidentielle, était l’allocation d’autonomie : soutenir financièrement tous les jeunes en formation pour leur permettre d’étudier sans avoir à se salarier. On sait que ce sont d’abord les étudiants salariés qui échouent, faute de pouvoir se rendre aux TD ou d’avoir le temps de réviser.

L’augmentation des bourses étudiantes en 2013 et 2014 fut la plus importante depuis 20 ans. Elle a permis d’en augmenter le montant mais aussi le nombre de bénéficiaires, une démarche qui pourrait ouvrir la voie vers l’allocation d’autonomie si de nouvelles hausses avaient lieu en 2015 et 2016. Cependant, aucune discussion n’a été entamée autour de l’ouverture du système d’aides sociales à tous les étudiants en fonction de leurs revenus propres et non ceux de leurs parents, comme c’est le cas dans les pays scandinaves.

Pourtant, cela changerait profondément le rapport des jeunes à leur vie et à la société. Chaque jeune serait à même de faire de véritables choix pour son avenir, indépendamment de son milieu social, culturel, de son origine géographique. Ce serait une mesure pour l’égalité, la mobilité et la compétitivité. Pour qu’elle s’adresse à un maximum de jeunes, il faudra l’ouvrir aux jeunes en bac professionnel de plus de 18 ans, ainsi qu’aux apprentis dont la rémunération est faible. L’entrée des jeunes dans les minimas sociaux dès 18 ans complèterait la mesure pour que chaque jeune puisse vivre de manière autonome.

Elle impliquerait certes un investissement important, qui pourrait être financé par une fiscalité plus conséquente du patrimoine qui se transmet de génération en génération de manière de plus en plus inégalitaire. Nous pourrions par exemple autoriser le patrimoine à se transmettre uniquement directement et sur une seule génération, pour en limiter l’effet amplificateur. La transmission successorale serait ainsi limitée à une seule génération: la fille pourrait hériter des parents, mais pas la petite-fille de ses grands-parents. On retirerait ainsi à notre héritage la part transmise par nos grands-parents à nos parents.

Révolutionnaire ? Cette proposition fut formulée par… Léon Blum en 1946 !

Alors effectivement, notre déception est grande quand la gauche ne met pas en œuvre la révolution fiscale tant attendue pour plus d’égalité et de justice.

Il manque à la gauche un projet collectif qui pousse à bousculer les conservatismes et les habitudes, un projet qui emmène la société et inspire les jeunes pour construire la France de demain. Comment s’étonner que tant d’entre eux boudent les urnes aujourd’hui, quand ils peinent à voir l’impact de leur bulletin de vote sur leur vie et celle de leurs proches ? Quand ils ont l’impression que les batailles ne sont pas menées ? Comment s’étonner qu’ils doutent de la sincérité des responsables politiques quand ils voient les affaires s’enchainer ?

La désillusion démocratique frappe notre génération. Les réponses que l’on y apporte diffèrent selon chaque parcours. Mais n’y a-t-il un lien à établir entre l’abstention de masse, le vote Front National qui progresse, et le repli religieux ou identitaire qui aboutit parfois au départ pour la lutte armée au Moyen-Orient ?

Pourtant il n’y a aucune fatalité à ce que les périodes difficiles donnent lieu au repli et au conservatisme. Pour une génération qui a accès à des tas de systèmes de valeurs partout dans le monde, la question n’est pas de lui inculquer les valeurs de la République française mais de lui montrer par la preuve qu’elle a plus à y gagner qu’ailleurs et qu’elle peut se battre dans la République pour la faire évoluer.

Tant de jeunes peinent à trouver un sens à la quête de croissance et de statistiques dans laquelle nous nous enfonçons. Tant de jeunes oscillent entre soumission à la fatalité et révolte contre la société.

Nous savons pertinemment que si on ne change pas radicalement la société, on va tous dans le mur. Mais il est compliqué de se projeter et de se dire que tout est possible son propre avenir est angoissant. Tout comme le discours médiatique et politique du « il n’y a qu’une seule politique possible » rend peu évidentes les mobilisations pour changer les choses.

Pourtant l’engagement des jeunes est bien là. Jamais autant de jeunes ne sont partis jusqu’au bout du monde pour aider leur prochain, jamais nous n’avons signé autant de pétitions en ligne, soutenu autant de causes publiquement sur Facebook et relayé autant de hastags sur Twitter pour faire avancer des combats.

Le conformisme autour de l’idéologie néolibérale est fort, y compris chez les jeunes, mais ils sont nombreux à réinventer le travail concrètement avec l’économie sociale et solidaire. De jeunes et brillants économistes rejettent les politiques d’austérité et combattent le conformisme dans leur discipline.

Les jeunes se battent dans les quartiers populaires pour avoir voix au chapitre, monter de nouveaux collectifs, préserver leurs espaces de vie collective, aider les jeunes à s’en sortir, promouvoir la diversité dans les assemblées locales, parfois en créant leurs propres partis. C’est dans ces quartiers, dits « difficiles », que le plus d’entreprises sont créées chaque année.

Si l’on veut mener des politiques qui répondent aux aspirations des jeunes, il faut essayer de les comprendre et de les écouter, loin des préjugés et des schémas passés. Il faut s’appuyer sur les multiples mobilisations qu’ils mènent, pas tous en même temps et au même endroit, mais avec la volonté d’être autonomes, de vivre dignement, de pouvoir faire leurs propres choix. Il faut leur donner la possibilité de vivre véritablement le meilleur âge de leur vie, celui de la jeunesse, comme l’âge de tous les possibles. Il faut permettre à leur énergie et leur force de création de s’exprimer et de façonner la société du 21e siècle.

Ce livre a vocation à être un remède contre les préjugés et le simplisme à l’égard des jeunes. Un réservoir d’idées pour les responsables politiques – jeunes ou pas – qui s’intéressent à notre génération. Le témoignage de jeunes engagés qui veulent alerter leurs aînés, et qui voient toujours dans la gauche le lieu où elle peut exprimer ses espoirs et réaliser son rêve d’une société meilleure. Un rappel sur le sens du mot progrès : que chaque génération puisse vivre mieux que la précédente.

Préparez le changement: restez informés!

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