” Ici, au Gabon, nous avons besoin de croire que le changement est possible “

Début mai, les Jeunes Socialistes et les Jeunes Ecologistes se sont rendus ensemble au Gabon à l’invitation de nos camarades du Mouvement des Jeunes « Upégistes » (UPG : Union du Peuple Gabonais, parti d’opposition, proche des socialistes) qui tenait sa convention de lancement. Plusieurs ateliers ont eu lieu sur « l’être et le devenir du jeune socialiste », « le quotidien du jeune écologiste » et « l’engagement du jeune au service du changement démocratique » ; les statuts du Mouvement ont également été adoptés à cette occasion, consacrant notamment le principe d’autonomie.

A quelques mois de la prochaine élection présidentielle gabonaise, qui devrait être organisée courant 2016 – sans que la date n’ait été formellement annoncée par le gouvernement -, cette rencontre avait un intérêt tout particulier : alors que les scrutins précédents ont systématiquement fait l’objet de contestations depuis 1990, l’enjeu reste celui de la transparence pour assurer un vote sincère et impartial.

Si ce voyage conjoint avec nos camarades jeunes écologistes a été l’occasion, à la demande de nos hôtes, de présenter nos campagnes et nos façons de militer, il nous a également permis de découvrir la réalité politique, économique, sociale d’un pays trop peu souvent décrit dans les médias français. Arrivés peu de temps après un rassemblement populaire, suite au décès d’une des principales figures de l’opposition, le climat politique était particulièrement tendu. La police est en effet intervenue lors de ce rassemblement à proximité de l’aéroport pour y mettre un terme, arrêtant plusieurs manifestants, voire des journalistes, et blessant plusieurs personnes, dont un membre de la presse que nous avons rencontré ensuite à l’hôpital.

La convention de lancement du MJU fut donc aussi l’occasion d’adopter plusieurs résolutions sur la situation politique, appelant à une enquête indépendante sur l’usage d’armes offensives et de violence disproportionnée par la police lors de ce rassemblement, et pour réclamer la libération des journalistes arrêtés dans l’exercice de leur métier.

Une brève histoire du Gabon depuis son indépendance

Indépendant depuis 1960, le Gabon a connu depuis 3 présidents de la République seulement : Omar Bongo, succédant à Léon Mba, présida le pays de 1967 jusqu’à sa mort en 2009, date à laquelle son fils, Ali Bongo lui succède. Après une crise économique liée à la chute des cours du pétrole, les tensions sociales et politiques poussent le pouvoir en place à autoriser le multipartisme et l’organisation d’élections à partir de 1990. Les élections présidentielles et législatives organisées depuis ont cependant systématiquement fait l’objet de contestations, notamment par les candidats de l’UPG.

La situation actuelle : « Une politique de maquettes »

Selon la Banque Mondiale en 2013, le PIB du Gabon s’élevait à 19,34 milliards de dollars, pour une population de 1,672 millions (soit un PIB par tête de l’ordre de 11 571 dollars ; la densité de peuplement du Gabon est faible, 80% du territoire étant boisé). Ces chiffres masquent toutefois de réelles inégalités, le pays étant classé 106ème s’agissant de son IDH (indice de développement humain) selon le Programme des Nations Unies pour le développement et 1/5ème de la population vivant sous le seuil de pauvreté.

Notre visite de la capitale Libreville, nous a également permis de constater la juxtaposition de quartiers très aisés, souvent proches des demeures de la famille présidentielle, peuplés de villas et de zones résidentielles, parfois luxueuses, et de vastes zones souffrant d’un clair manque d’infrastructures (bidonvilles,…). Selon le Ministère des affaires étrangères français, 30% de la population urbaine vit sous le seuil de pauvreté, dont 45% en milieu rural.
Les rentes issues de l’exploitation pétrolière, forestière ou de minerais (manganèse, uranium, or…) semblent captées par une minorité, accroissant les inégalités autant qu’elle limite le développement du pays. De nombreuses entreprises seraient ainsi détenues par les membres de la famille du Président : banques, exploitation de matière 1ère, entreprises agroalimentaires, de services ou de sécurité. La construction de résidences nouvelles pour le pouvoir en place, alors que des pans entiers de la population n’ont pas un accès immédiat à de l’eau potable, alimente aussi les tensions sociales dans le pays. L’existence d’un « Ministère des Finances, du Budget et de la Privatisation » illustre assez bien la logique en place.

L’UPG parle d’une « politique de maquettes » : de nombreux projets sont annoncés, voire officiellement budgétisés, mais ne voient pas le jour, en dépit des annonces. Pour le parti d’opposition, le fort potentiel économique du Gabon est sous-exploité et l’économie trop peu diversifiée : l’autosuffisance alimentaire ne serait pas atteinte, alors même que les terres sont très fertiles (climat équatorial) ; le tourisme est peu développé par rapport à d’autres pays d’Afrique de l’ouest, malgré l’existence de 13 parcs naturels protégés et l’existence de nombreuses plages, aucune station balnéaire n’a été créée. Les infrastructures seraient insuffisantes : certaines routes ne seraient pas achevées, et les infrastructures existantes, comme la principale ligne de train du pays, resteraient peu entretenues. Le pays paraît à l’inverse avoir fortement développé ses forces de sécurité : par de nombreux contrôles sur les routes le soir ou encore une présence de l’armée ou d’une police en treillis militaire très présente.

Plusieurs scandales écologiques ont aussi marqué le pays, quant à la qualité de l’eau, la préservation de la biodiversité ou le non-respect des engagements gouvernementaux en matière de coupes sélectives dans l’exploitation du bois. L’entreprise française Areva a notamment été accusée, il y a quelques années de rejets de résidus radioactifs dans certains cours d’eau ou de ne pas avoir suffisamment protégé ses travailleurs, exploitant les mines d’uranium.

En filigrane, et même si elle n’était pas au cœur de nos débats – plus centrés sur des questions de projets politiques, de réformes démocratiques, sociales, éducatives ou économiques et écologiques -, est apparue la question de la diversité ethnique du pays. Ce pluralisme, en influençant les votes, rejaillit sur la vie politique gabonaise. La situation politique et l’union des différents partis d’opposition, au-delà des questions ethniques, tendent à réduire cet aspect sans le faire disparaître. Le fort centralisme du pays, autour de sa capitale Libreville (600 000 habitants sur une population totale de 1,6 million), pousse également à un brassage des populations, même si l’appartenance ethnique reste un élément important dans le pays.

La FrançAfrique encore trop prégnante

Lors de nos échanges avec les camarades du MJU ou de l’UPG, les critiques sur la permanence de la Françafrique ont été fréquentes : les nombreux contrats pour les entreprises françaises (pétrole, gestion des principaux ports du pays,…), la forte présence militaire française au Gabon, par le maintien d’une de ses principales bases en Afrique, et les scandales récents sur les « biens mal acquis », mêlant politiques français et gabonais, alimentent ce sentiment pour une partie de la population. Le silence de l’Union européenne, de la France notamment, et plus généralement de la communauté internationale dans le même temps face à la situation du pays interroge : pour certains, la France est « un profiteur issu du colonialisme », qui craindrait de perdre « un partenaire qui paye et lui assure une partie de son approvisionnement énergétique ». La présence d’une base militaire française au Gabon est ainsi interprétée comme un soutien silencieux de la France au Président Bongo.

Beaucoup nous disent que l’élection de François Hollande en 2012 a levé de nombreux espoirs pour mettre un terme au soutien implicite de la France au Gouvernement Gabonais, issu d’élections faussées selon l’UPG. « Aujourd’hui, l’impression domine, à tort ou à raison, que la France soutiendrait en silence Bongo, paralysant l’action des forces démocratiques qui souhaitent le changement, par crainte de voir ce processus bloqué », même s’ils reconnaissent que le ton a changé, comparé à l’affairisme de la droite française.

Nos camarades gabonais s’adressent aux socialistes et à la gauche plus largement : « On ne vous demande pas de faire ce que nous avons à faire ; on ne demande pas à la France de chasser un gouvernement pour en installer un autre. On ne veut qu’une chose : pouvoir parler aux élections. Aller aux élections à armes égales. Et si on ne nous laisse pas parler ici, on aura besoin de vous, d’une parole forte de la communauté internationale, d’une solidarité des socialistes, pour nous faire entendre ». Selon le président du MJU, Anges Kévin Nzigou, le pouvoir est sensible à son image à l’étranger : la simple condamnation des violences policières ou du non-respect de l’État de droit forcerait déjà le régime à être plus respectueux du droit des personnes.

La nécessité d’une alternative démocratique, sociale, écologique

Selon nos camarades de l’UPG et du MJU, le premier enjeu pour eux, c’est déjà l’obtention d’élections transparentes, ouvertes, impartiales. Pour cela, ils défendent la mise en place de la biométrie pour mieux définir le corps électoral, et la présence d’observateurs indépendants pour les élections, par exemple par l’ONU, comme cela a pu se faire ailleurs. Avant même les élections, le MJU souhaite proposer à ses homologues socialistes, à la IUSY (l’Union Internationale des Jeunes Socialistes), d’établir une sorte d’observatoire indépendant pour assurer une pression extérieure en amont sur la question de la transparence électorale.

Lors de la convention, les débats ont été nourris sur la façon de mener le changement dans leur pays : comment se faire entendre ? que faire quand la voie des urnes est systématiquement bloquée par un pouvoir qui souhaite à tout prix se maintenir ? comment répondre aux pressions, aux intimidations de toute sorte ? Le MJU, comme l’UPG, sont légalistes et souhaitent la victoire par les urnes, en refusant tout usage de la violence, qui nuirait à l’idée qu’ils prétendraient défendre. C’est par le vote et la mobilisation dans la rue, les manifestations, les protestations, qu’ils souhaitent « démasquer le pouvoir et son potentiel violent » : « l’Etat de droit est proclamé, les textes sont là, bien écrits, mais appliqués avec plus ou moins de vigueur selon les personnes ».

Mais au-delà de la conquête du pouvoir, les « upégistes » défendent la redistribution des richesses par l’impôt pour financer les services publics, les écoles, les hôpitaux, et permettre la mise en place d’une protection sociale, plus complète que ce qui peut exister. Ils souhaitent favoriser le développement économique par delà la seule exploitation de ses richesses naturelles. En matière de préservation de l’environnement, ils prônent notamment des méthodes agricoles alternatives pour permettre l’autosuffisance alimentaire tout en mettant progressivement un terme, par des politiques de prévention, d’éducation et d’accompagnement, à la culture sur brûlis, qui domine actuellement et contribue aux émissions de gaz à effet de serre. Ils défendent l’idée d’une étude d’impact environnemental pour chaque projet de développement et souhaitent une politique de reboisement, là où les forêts sont particulièrement exploitées (méthode de la coupe sélective). Cependant, s’ils insistent sur l’enjeu mondial que représente le dérèglement climatique et l’importance de la Conférence climatique à Paris à la fin de l’année, ils souhaitent rappeler la responsabilité historique des pays du nord dans la catastrophe d’aujourd’hui. Si le Gabon devait restreindre son exploitation forestière notamment dans le but de réduire ses émissions de CO2, ils s’interrogent sur les compensations financières que le Gabon obtiendrait pour la perte de revenus, réelle pour le pays et ses habitants.

« Si l’on est critique envers vous, si on a des reproches à vous faire, à vous, les socialistes, c’est que vous êtes les seuls à qui on peut faire des reproches – on ne sait que trop de qui la droite française est l’amie. On sait depuis 1960 ce que la droite nous a fait.

Nous avons besoin de votre solidarité, de l’internationalisme socialiste. Ici, au Gabon, nous avons besoin de croire que le changement est possible ».

Un camarade de l’UPG, qui depuis 48 ans n’a connu que les Bongo au pouvoir.

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