Tribune de Laura Slimani dans le Huffington Post :  » Oui, osons le débat de la réduction du temps de travail « 

Retrouvez la tribune de Laura Slimani publiée dans le Huffington Post : Ces 10 dernières années, jamais le chômage en France n’est passé sous la barre des 8%. Les jeunes sont les plus touchés, avec près de 25% d’entre eux en recherche d’emploi aujourd’hui, jusqu’à 50% dans certains quartiers.

Est-il encore possible de créer massivement de l’emploi pour que chacun puisse vivre dignement de son travail ?

Il y a aujourd’hui 3,5 millions de chômeurs en France catégorie A, 5,5 toutes catégories confondues. Quel que soit le débat sur leur caractère juste ou louable, les politiques de baisse du coût du travail, pratiquées par les pays européens aujourd’hui, ne répondent pas à l’ampleur de la tâche. En effet, le ministre de l’économie d’alors estimait à 300 000 les créations d’emplois qui résulteraient d’un CICE de 20 milliards d’euros en France. Or, cela voudrait dire, si cela fonctionnait à plein régime, revenir à peine au niveau de chômage de mai 2012, qui touchait déjà plus de 3 millions de personnes.

A l’heure où une étude montrait, il y a quelques mois, que 3 millions d’emplois supplémentaires seraient détruits par la robotisation des tâches d’ici 2025 (1), il y a de quoi se poser des questions sur la pertinence de poursuivre dans la même direction.

De fait, le temps travaillé par les salariés se réduit à mesure que leur productivité-horaire augmente. Mais cette réduction du temps travaillé est aujourd’hui subie. La société est segmentée entre certains qui travaillent beaucoup et s’y épuisent, d’autres subissent le temps partiel, et, d’autres encore ne travaillent pas du tout car ils font face au chômage.

Rappelons qu’en France, le temps partiel subi touche 12% des salariés, et la moitié des CDD ont une durée de moins de 10 jours. Alors que les jeunes aspirent à un emploi stable, on assiste à la multiplication des contrats en interim, des stages non payés et des services civiques, trop souvent des emplois déguisés.

Ces 30 dernières années, la seule réforme qui a créé massivement de l’emploi en France est celle du passage de 39 à 35 heures de travail hebdomadaires. Dans un rapport récent, Barbara Romagnan, Députée du Doubs, a démontré qu’elle a permis de créer 350 000 emplois directs, faisant ainsi baisser le chômage alors même que la population active augmentait rapidement (2).

Cela prouve qu’au lieu d’en subir les conséquences, nous pouvons choisir d’organiser la réduction du temps de travail dans la société, comme c’est le cas depuis la deuxième moitié du 19e siècle. Ce débat a de nouveau émergé ces dernières années avec la réapparition du chômage de masse, et l’éloignement durable des perspectives de croissance forte, comme a pu le décrire Thomas Piketty dans son ouvrage Le capitalisme au 21e siècle.

Alors ouvrons ce débat, sereinement et rationnellement, et voyons où il nous mène.

Lorsque ses fruits en sont bien répartis, même une croissance faible permet d’améliorer considérablement et rapidement le niveau de vie des citoyens.

Le défi qui nous est posé n’est donc pas de produire plus mais de mieux répartir cette production. Ce n’est pas un hasard si la gauche a régulièrement réduit le temps de travail dans son histoire : partager le temps de travail, c’est partager les richesses.

Le passage aux 32 heures hebdomadaires n’est qu’une des multiples manières de réduire le temps de travail. On peut aussi octroyer une nouvelle semaine de congés payés aux salariés, ou bien leur permettre de prendre une année sabbatique, rémunérée, tous les 10 ou 15 ans.

On pourrait très bien imaginer de donner la possibilité à tous les salariés de se mettre en congé pendant un an, rémunéré par l’assurance chômage à hauteur de 65% du salaire. Afin de rendre cette mesure accessible à tous, nous pourrions garantir que l’indemnité ne dépasse pas le salaire médian (1600 euros). Chaque salarié en congé devrait être remplacé, par l’entreprise. Si l’on prend en compte le coût du chômage, cette mesure ne serait pas plus onéreuse que la situation actuelle. En revanche, elle permettrait à chacun d’avoir une place dans la société, et à ceux qui le souhaitent de prendre le temps de réaliser des projets, de monter une entreprise, de suivre une formation, de s’adonner à sa passion. En Suède et au Danemark, où cette mesure a été mise en œuvre, elle a rencontré un franc succès auprès des salariés.

Au delà de la forme de la réduction du temps de travail que nous choisissons, la question qui se pose à nous est celle du modèle de société que nous souhaitons. Voulons-nous nous résigner à une société où des millions de personnes se retrouvent sans emploi et se voient renier toute reconnaissance sociale, ou souhaitons-nous une société où chacun une place et du temps pour lui, ses proches, ses enfants, et son épanouissement personnel ?

Aujourd’hui, trois centrales syndicales se prononcent pour la réduction du temps de travail, et cette volonté a été réaffirmée par le nouveau secrétaire général de la CGT. Ce sujet n’est donc pas anodin et devrait être débattu dans les négociations sociales, au Parlement et au gouvernement.

Harmoniser ces politiques à l’échelle européenne permettrait, en outre, d’en finir avec la compétition sans fin à laquelle se livrent les Etats, et de protéger les salariés du dumping social.

C’est donc rationnellement qu’il faut envisager un nouveau partage du temps de travail en France et en Europe. Pour atteindre une société du plein emploi et du temps libéré, faisons preuve d’audace et osons ce débat.

(1) Etude du cabinet Roland Berger, publiée en octobre 2014. http://www.lejdd.fr/Economie/Les-robots-tueraient-trois-millions-d-emplois-d-ici-a-2025-696470
(2)Rapport d’enquête de Mme Barbara Romagnan sur l’impact sociétal, social, économique et financier
de la réduction progressive du temps de travail,

Préparez le changement: restez informés!

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