Les Jeunes Socialistes interview Stéphanie Lamarche-Palmier, Fondation Abbé Pierre

La Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés est une fondation membre d’Emmaüs International et d’Emmaüs France qui a été reconnue d’utilité publique le 11 février 1992. L’abbé Pierre en était le président d’honneur jusqu’au 22 janvier 2007, date de sa disparition. Pour la Fondation Abbé Pierre, avoir un toit est un besoin vital, au même titre que la nourriture, la santé et l’emploi. Elle s’est donc fixé pour objectif d’agir « pour que les plus défavorisés trouvent à se loger dignement et durablement, quels que soient le montant de leurs ressources et leur situation sociale ».

La précarité énergétique touche principalement les classes populaires, les foyers modestes pour qui la facture énergétique occupe une place proportionnellement plus importante que pour les plus aisés dans leur budget. Cela touche également les jeunes, étudiants, jeunes actifs, ayant quitté le domicile familial afin d’accéder à leur autonomie. Combien de personnes sont touchées par ce phénomène en France ?

Un ménage sur 6 est en précarité énergétique ! On peut évaluer le nombre de ménages confrontés à une dépense importante, mais il ne faut pas oublier tous ceux qui se privent pour limiter les dépenses. On évalue à 3.8 millions le nombre de ménages qui consacrent plus de 10% de leurs revenus à l’énergie et il faut ajouter 300 000 ménages supplémentaires qui se privent faute de moyens et grâce à leurs efforts ont des dépenses de moins de 10% de leurs revenus. Il faut aussi souligner qu’en dépit de l’importance de leurs efforts, on estime à 621 000, les ménages qui souffrent du froid tout en dépensant plus de 10% de leurs ressources pour l’énergie ! Ce sont des moyennes, dans le contexte actuel, plus les familles ont de petits revenus plus les sommes consacrées à l’énergie pèsent lourd dans leur budget ! Cela impacte particulièrement tous ceux qui sont isolés, avec des faibles ressources, donc les jeunes aux faibles revenus (ou certains retraités).

Au-delà de votre rôle de dénonciation et d’état des lieux de la situation de précarité énergétique dans laquelle vivent des milliers de français au quotidien, quel est le rôle de votre fondation?

Le principe d’Emmaüs, c’est d’interpeller et d’agir. Donc au-delà de la dénonciation, nous menons des actions sur le bâti et sur les coûts de l’énergie :

- nous incitons et finançons la production de logements à loyer accessible et faible coût d’usage (programme Toits d’abord) et nous aidons également la rénovation de logements indignes en veillant à minimiser les déperditions énergétiques. Depuis 2005, plus de 3700 logements ont été produits avec le soutien de la fondation Abbé Pierre ;

- nous agissons à différents niveaux pour permettre l’adaptation des coûts de l’énergie aux capacités de paiement des plus démunis. Nous sommes très attentifs au coût réel d’usage, c’est-à-dire à la facture. On agit pour les classements énergétiques soient adaptés aux pratiques et aux modes de vie, pour que les tarifs sociaux s’appliquent plus largement…

Comment définit-on la précarité énergétique ? Y a-t-il des critères qui font entrer un logement dans cette catégorie ?

La précarité énergétique est la combinaison de 3 éléments : la mauvaise qualité du bâti, la faiblesse des ressources et le coût de l’énergie. Cette notion est encore assez nouvelle et se construit. Après le Plan Bâtiment Grenelle et son rapport sur la précarité énergétique, il a été convenu de considérer en précarité énergétique tout ménage qui consacre plus de 10% de ses revenus aux dépenses énergétiques liées au logement.

Beaucoup de logements anciens ou de médiocre qualité entraînent la précarité énergétique de leurs occupants. Pour résumer, ces logements ont aujourd’hui des étiquettes E,F ou G… C’est hélas souvent la situation des logements étudiants, mais tous les types de logements sont concernés :des propriétaires occupants comme des locataire.

Quels sont les critères imposés aux offices HLM, en termes d’efficacité énergétique à l’heure actuelle ? Est-ce suffisant selon vous ?

La norme technique est indispensable, mais elle ne résout pas tout. Les équipements sont parfois si sophistiqués qu’ils ne produisent pas l’effet escompté sur la facture. Il faut également travailler sur le parc existant. C’est coûteux, mais c’est un secteur où les résultats impactent directement la qualité de vie des occupants. Puis dans ce domaine, l’activité n’est pas délocalisable ! Il faut aussi raisonner en terme d’emploi ! En construction neuve comme en rénovation, à tenir compte des usages et des modes de vie et accompagner le changement, et agir aussi rapidement pour concentrer les efforts vers les populations les plus concernées par la précarité énergétique, qu’on retrouve plus souvent dans le parc privé de mauvaise qualité ou dans le parc HLM ancien. Reconnaissons que ce n’est pas dans la construction sociale que la question de la précarité énergétique est la moins bien traitée.

Vous êtes une association nationale avec des antennes locales. A cette échelle locale, où se concentrent les besoins les plus importants ? A l’échelle nationale, même question, quelles sont les régions les plus touchées par la précarité énergétique ?

Il est très difficile de répondre à cette question l’Observatoire de la précarité énergétique mis en place en 2010, dans le cadre du plan bâtiment grenelle peine à démarrer…

Dans le Nord Pas de Calais, beaucoup de propriétaires occupants très modestes peinent à améliorer leur logement. D’une part car il sont souvent confrontés à d’autres soucis et ne se sentent pas concernés. D’autre part car le montage d’un dossier est souvent pénible et long et les plus démunis pâtissent de discriminations bancaires. Trouver un prêt de 3 à 6 000 € qui va permettre de débloquer 9 à 15 €uros de subventions locales et nationales relève parfois de la mission impossible ! Au-delà de la situation des propriétaires, l’allongement des délais d’attente pour l’accès au logement social, le critères financiers pas toujours compatibles avec les statuts d’étudiant, d’intermittent ou de retraité au minimum vieillesse poussent beaucoup de locataires dans un parc privé inconfortable qui va leur coûter souvent beaucoup trop cher et les empêcher de réunir les moyens d’en changer.

Au-delà de distinctions géographiques, ce que l’on constate ce sont des prévalences de la précarité énergétique en fonction du statut d’occupation et du type de logement. Elle touche de manière très importante et peu visible, de nombreux propriétaires modestes ainsi que les locataires d’un parc privé (social de fait) que les propriétaires n’ont bien souvent pas la volonté ou les moyens de traiter. Les premiers, propriétaires occupants de leur logement, sont concernés par le Programme « Habiter mieux » qui mériterait néanmoins d’être amplifié et renforcé notamment pour le repérage des situations. En revanche les seconds, ceux qui sont locataires d’une passoire thermique sont très peu pris en considération, la réforme de l’ANAH et le programme « Habiter mieux » relèguent le parc locatif privé à la marge de l’action publique. Sans aide ni contrainte, il y peu de chance que le propriétaire s’engage dans des travaux qu’il percevra comme profitant avant tout à son locataire.

Ces mesures donnent une perspective d’amélioration des conditions de vie des mal logés sur le moyen et long terme. Y a-t-il selon vous une solution à court terme et si oui, laquelle ?

La lutte contre la précarité énergétique dans un contexte d’accroissement constant du coût des énergies, ne peut se réduire ni à court ni à long terme, à des intervention visant seulement à diminuer la quantité d’énergie consommée par une intervention sur le bâti, elle doit impérativement s’accompagner d’une politique de soutien aux ménages les plus modestes ceux pour lesquels la facture énergétique, comme celle de tous les fluides, représente le poids relatif le plus important. Des mesures en ce sens peuvent et doivent être prises rapidement, les tarifs de première nécessité tels qu’ils existent aujourd’hui sont ni calibré ni organisés pour répondre à l’enjeu de la précarité énergétique. Il faut aussi intégrer les critères énergétiques dans les lois sur la décence du logement. Il faut empêcher la location des passoires thermiques !

Afin de lutter contre le chômage des jeunes, les jeunes socialistes proposent la mise en place de 300 000 emplois d’avenir créés dans des secteurs prometteurs tels que les nouvelles énergies, le recyclage, l’isolation thermique des bâtiments. Ces mesures vous paraissent-elles en adéquation avec la réalité sur le terrain ?

Oui. Il faut conjuguer les efforts et valoriser les démarches favorisant la sobriété énergétique. Créer de l’activité, impliquer la société civile, développer des filières, diffuser de l’information… on ne peut qu’encourager les initiatives visant à lutter contre le chômage et à réduire l’impact sur la planète ! Mais que les énergies soient nouvelles ou traditionnelles, c’est leur coût et les volumes consommés qui entrainent la précarité énergétique. L’isolation thermique a bien sûr un impact sur la « sobriété » des bâtiments, elle est le plus souvent mise en œuvre dans le cadre des métiers traditionnels du bâtiment.

Comment rendre la sobriété énergétique accessible à tous ? Qui peut se permettre aujourd’hui de rénover son logement ? Quelles propositions doivent-elles être portées par les politiques selon vous ?

Il faut montrer les aspects positifs de la sobriété et transformer nos pratiques. Chacun doit mouvoir participer à l’amélioration du parc de logement pour un patrimoine durable. C’est le gain énergétique et l’impact social qui doivent être privilégiés, ce qui peut amener à réorienter des politiques qui ont trop longtemps été guidées par la défiscalisation et le soutien à l’appareil productif d’abord. Les bonnes propositions seront issues de réflexions partagées, durables avec pour cible prioritaire le traitement des situations des ménages en précarités. Comme vous l’envisagez les conséquences en matière d’emploi, de confort et de pouvoir d’achat seront au rendez-vous.

Préparez le changement: restez informés!

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