Interview : Timothée Duverger, doctorant

Timothée Duverger est doctorant en histoire au Centre d’études des mondes moderne et contemporain (CEMMC) à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3, où il prépare une thèse sur l’économie sociale et solidaire. Il participe à deux programmes de recherche pluridisciplinaires : l’ANR Resendem sur les grands réseaux techniques en démocratie et le programme MSHA Generatio sur la construction des jeunes générations en Europe. Il a publié deux livres sur l’histoire de l’écologie politique: La Décroissance, une idée pour demain (Sang de la Terre, 2011) et Le Parti socialiste et l’écologie (Fondation Jean Jaurès, 2011).

Dans ton essai sur Le parti socialiste et l’écologie publié par la Fondation Jean Jaurès, tu retraces l’histoire de la réception de l’écologie dans le discours du Parti socialiste. Les socialistes ont-il toujours eu une position figée sur la question énergétique ?

Le débat sur l’énergie, en particulier nucléaire, est l’occasion de bien des oscillations. Dès 1975 dans un supplément du mensuel du Parti socialiste, Le Poing et la Rose, destiné aux militants, ils consacrent un dossier au débat sur l’énergie où ils critiquent l’ambition du tout nucléaire instaurée par le plan Messmer l’année précédente. C’est aussi une manière de se rapprocher des écologistes qui commencent à s’organiser politiquement depuis la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle, puisque la même année lors du Congrès de Pau le PS créé un poste de délégué national à l’environnement, qu’il confie à Christiane Mora. Celle-ci lance alors une enquête auprès des fédérations sur l’environnement et le nucléaire. En 1977, la rupture avec le PCF, très nucléophile, donne l’occasion au PS d’aller plus loin. Le bureau national vote pour un moratoire nucléaire de deux ans. Mais une fois au pouvoir à partir de 1981, passé l’abandon de Plogoff pour satisfaire les attentes écologistes, François Mitterrand change de cap et renonce à tout moratoire. Il inaugure même 38 des réacteurs aujourd’hui en activité et autorise la production du MOX, un combustible très radiotoxique qui permet d’économiser l’uranium. Enfin, en 1997, Lionel Jospin qui s’était engagé auprès des Verts et dans son programme à un moratoire sur la construction des réacteurs nucléaires et sur la fabrication du MOX, se contente une fois au pouvoir d’arrêter Superphénix sans remettre en question la politique nucléaire de la France. Bref, si le discours évolue en fonction des contextes politiques et si les socialistes se montrent ouverts à un questionnement sur la foi scientiste dans ce nouveau feu prométhéen, l’épreuve du pouvoir et le poids des lobbys ont jusqu’à présent toujours eu raison des velléités de réduction du nucléaire.

Le socialisme et l’écologie ne sont-ils pas contradictoires en matière de politique énergétique ?

Si on considère comme Lénine que le socialisme c’est les soviets plus l’électricité, alors oui il peut y avoir contradiction. Mais si on réfléchit comme Ivan Illich au lien entre consommation énergétique, qualité de vie et justice sociale, on s’aperçoit que la contradiction se déplace entre la croissance et l’équité. Une forte consommation d’énergie génère une technocratie qui domine la structure sociale, avec par exemple des lobbys qui peuvent influencer les politiques publiques au point de presque les définir, alors qu’une faible consommation d’énergie favorise une grande variété des modes de vie et des cultures. Sans compter bien sûr les transformations du milieu environnemental qui impactent davantage les plus faibles.

Face aux risques que représentent les énergies fossiles d’une part et à l’enjeu d’équité sociale d’autre part, quelle voie le socialisme peut-il offrir comme alternative au développement des énergies fossiles ?

Au plan théorique, plusieurs travaux comme ceux de John Bellamy Foster démontrent que l’écologie n’est pas absente de la pensée de Karl Marx, même si elle n’est pas formulée en tant que telle. L’écologie politique lui est d’ailleurs redevable : un André Gorz s’en réclame volontiers et distingue deux écologies, une assimilable par le capitalisme – c’est par exemple aujourd’hui le greenwashing – et une autre qui en propose le dépassement. Mais il est aussi possible de renouer avec la filiation dite utopique du socialisme, ce socialisme autogestionnaire des années 1970 qui pourrait aujourd’hui converger avec les technologies informatiques, notamment de l’Internet, pour inventer la société collaborative de demain fondée sur les énergies renouvelables décentralisées qui succédera à l’ « électrofascisme » dont parle Gorz.

Dans ton livre La décroissance, une idée pour demain publié aux éditions Sang de la Terre, tu définis la décroissance comme un concept antiproductiviste, donc quel lien fais-tu entre production et croissance ?

Le productivisme, c’est le primat social de la production, c’est-à-dire sa croissance infinie. Or nous habitons un monde fini. C’est pourquoi le productivisme, dérivé de la logique capitaliste du « toujours plus », est une hybris, un dépassement des limites qui repose sur une économie hors sol et hors temps. Et ce productivisme s’accompagne d’un économisme, ce dont témoignent par exemple les appels quasi incantatoires à la croissance des politiques qui en font la condition sine qua non de tout le reste. C’est une soumission de l’homme au règne de l’économie, une impasse pour l’humanisme. Aujourd’hui il est crucial de décoloniser notre imaginaire et de réencastrer l’économie dans la société, surtout à l’heure où la barbarie des marchés menace notre monde d’effondrement.

Qu’est-ce que la décroissance signifie en termes de production énergétique ? Est-ce que cela signifie produire moins d’énergie ?

La décroissance est d’abord un mot obus qui vise à pulvériser la pensée économique dominante. Si on prend le terme au sens le plus fort, on constate très vite un trou noir : tout doit-il décroitre ? La réponse est bien évidemment non. C’est pour cette raison que certains préfèrent parler d’objection de croissance ou de décroissance sélective. Pour l’énergie, cela veut dire que les productions polluantes, qui réchauffent le climat ou dont les stocks s’épuisent, doivent en effet décroître. Mais une telle décroissance a pour corollaire la croissance des énergies renouvelables, c’est-à-dire d’origine solaire, éolienne, hydraulique, géothermique et la biomasse (à l’exclusion des biocarburants), qui ont pour caractéristique d’être des flux sans cesse disponibles bien qu’irréguliers. Mais pour que cet effet de vases communicants fonctionne, il faut aussi développer les économies d’énergie qui passent par la sobriété énergétique (l’arrêt des gaspillages énergétiques) et l’efficacité énergétique (augmentation des rendements, isolation des bâtiments, etc.), ainsi qu’y invite le scénario négawatt qui envisage une sortie du nucléaire en 2033 et un cumul des émissions de gaz à effet de serre (GES) conforme à l’objectif de limitation de la hausse moyenne de la température inférieure à 2°C d’ici à la fin du siècle.

Ne s’agit-il pas d’un recul en termes de développement et de prospérité pour l’humanité ?

La question ne se pose pas en ces termes. L’opposition entre décroissance et croissance n’est pas une opposition entre réaction et progrès. La croissance économique est-elle un progrès lorsqu’elle dégrade les conditions de vie sur Terre ? La décroissance ne rejette pas le progrès, elle l’interroge en tant que croyance, de même qu’elle interroge le développement, dont le projet date du discours sur l’état de l’Union du président Truman en 1949 qui en enfermant le tiers monde dans la case bien commode des « pays sous-développés », prétend régler le problème de la pauvreté par l’aide au développement, c’est-à-dire la charité. Ce qui a trois mérites : renforcer le rôle missionnaire des États-Unis, ne pas poser la question des causes de leur pauvreté et accroître leur dépendance alors qu’une nouvelle vague de décolonisation ébranle le monde. Il faut donc résoudre la tension entre croissance et décroissance en redéfinissant la prospérité, comme le propose Tim Jackson, le rédacteur du rapport Prospérité sans croissance pour la commission pour le développement durable britannique : « La prospérité consiste en notre capacité à nous épanouir en tant qu’êtres humains – à l’intérieur des limites écologiques d’une planète finie ». L’écologie est donc porteuse d’un nouveau projet humaniste : le bien vivre.

Cette remise en cause du productivisme n’est-elle pas dangereuse pour l’égalité, notamment entre ceux qui n’ont d’autre choix que de consommer pas cher et ceux qui peuvent consommer en circuits-courts ?

La dégradation de l’environnement, le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources matérielles sont autrement plus dangereux pour l’égalité. Même s’il ne s’agit pas simplement de réduire le volume du gâteau de la production, mais aussi d’en changer la recette, il est évident que si la répartition actuelle des richesses demeure les plus faibles seront affamés. Se pose donc la question du partage. Il est par ailleurs impératif de démocratiser l’accès à la consommation écologique, tant pour l’égalité que pour l’environnement. C’est pourquoi il faut la rendre compétitive. Ce qui passe notamment par les subventions, les commandes publiques et les politiques commerciales, mais aussi par la consommation distinctive des classes moyennes qui va en favoriser la diffusion aux classes populaires en développant les économies d’échelle.

Qu’attends-tu du gouvernement actuel en termes de transition énergétique ?

Beaucoup s’inquiètent depuis l’intervention d’Areva dans les négociations PS-EELV, le débarquement de la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, Nicole Bricq, les déclarations de Jean-Marc Ayrault sur le gaz de schiste et Arnaud Montebourg sur le nucléaire ou encore la réduction des prix de l’essence. Mais les signes encourageants existent aussi. Malgré des premiers arbitrages défavorables, le retour de l’énergie au ministère de l’Environnement constitue une avancée indispensable à la transition énergétique, de même que la nomination d’une socialiste (Delphine Batho) à sa tête pour lui donner le poids nécessaire et celle d’une écologiste (Cécile Duflot) à la tête du ministère du Logement pour engager la rénovation énergétique. Si François Hollande parvient à amorcer la réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production d’électricité d’ici à 2025 sans augmenter les gaz à effet de serre, c’est-à-dire s’il ferme les vieilles centrales, crée une filière du démantèlement et développe les énergies renouvelable, et s’il lance un vaste plan de rénovation des logements et met en œuvre une fiscalité écologique, alors on pourra considérer la transition énergétique bien engagée et les emplois ainsi créés démontreront que l’écologie et le social sont solidaires.

Quelles énergies d’avenir et quelle organisation leur donner ? La mise en réseau et la décentralisation des sources d’énergie est-elle envisageable dans un cadre national ?

L’essayiste américain Jeremy Rifkin nous en donne une idée dans son dernier livre sur La troisième révolution industrielle. Il explique que les technologies nécessaires à la transition vers un système énergétique réticulaire sont disponibles ou proches de l’être et propose leur mise en synergie à partir de cinq piliers : le déploiement des énergies renouvelables, la conversion des bâtiments en mini centrales électriques, le développement des technologies de stockage – l’hydrogène en tête –, l’expansion des réseaux intelligents grâce à la technologie d’Internet et la croissance des véhicules à pile à combustible et branchables (et donc celle des stations de charge). Il en tire une conclusion politique majeure : à la verticalité de la deuxième révolution industrielle doit succéder l’horizontalité de la troisième, à la hiérarchie doit succéder le « pouvoir latéral ». Cette transition énergétique combine les niveaux d’action. Les initiatives locales sont primordiales à l’instar du mouvement des « villes en transition » apparu en Grande-Bretagne en 2006. Il y a aussi le niveau régional avec les Plans énergie-climat, le niveau national comme nous l’avons vu, mais aussi européen. La transition énergétique pourrait redonner du sens à la construction de l’Europe en la rappelant à ses origines. C’est l’énergie qui a fondé l’Europe en 1951 avec la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA). Aujourd’hui il lui appartient de renforcer ses interconnexions et l’efficacité énergétique et de réduire ses émissions de GES et la pauvreté énergétique.

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