Interview : Marc Jedliczka, du scénario Négawatt

Fondée en France en 2001, l’Association NegaWatt promeut et développe le concept et la pratique Negawatt dans la société française. L’association souhaite ainsi contribuer à une moindre dépendance aux énergies fossiles et nucléaires, pour diminuer les impacts négatifs de l’économie humaine sur la biosphère et le Climat, et permettre puis préserver un partage équitable des ressources naturelles, à la solidarité et la paix par le développement harmonieux des territoires, sans perte de qualité de vie et tout en répondant à tous les besoins humains et sociaux. La « démarche NegaWatt » de l’association s’appuie sur la sobriété énergétique, l’efficacité énergétique, et le recours aux énergies propres comme les énergies renouvelables, par cogénération au biogaz et une sortie du nucléaire civil.

Le pic maximal de production d’énergie a été atteint en août, cela veut dire que notre consommation est à crédit jusqu’à fin 2012. L’année dernière, il avait été atteint en septembre, donc nous reculons d’un mois chaque année. Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir, en terme de coûts et de disponibilité des ressources ?

Je suppose que vous faites référence à « l’empreinte écologique » qui englobe non seulement la consommation d’énergie, mais aussi de manière plus large celle des ressources non-renouvelables (matières premières mais aussi eau, sols, etc.)

Il est clair que l’humanité dans son ensemble et plus encore les pays riches dont la France fait partie ont déjà largement dépassé le niveau de prédation des ressources naturelles que la planète est capable de supporter sans que la vie de ses habitants devienne proprement invivable. Ceci n’est pas une simple question de coût : même les plus riches d’entre les êtres humains ne pourront échapper au désastre si nous n’empruntons pas de toute urgence la voie de la raison et de la sobriété.

Mais on sait aujourd’hui qu’en matière d’énergie le problème n°1 n’est pas la raréfaction des ressources non-renouvelables : le sous-sol contient largement assez matières premières fossiles et nucléaires pour que nous soyons plusieurs fois capables de modifier définitivement le climat ou de rendre définitivement inhabitables des régions entières autour de nos centrales nucléaires.
Et c’est bien là le problème ! Comme des enfants qui ont bougrement envie de faire une grosse bêtise, il nous faut renoncer à la tentation de faire comme si nous ne savions pas et de nous dire que tout çà n’est pas si grave, qu’on peut continuer comme avant. C’est la responsabilité historique directe des dirigeants actuels de faire prendre conscience à tout un chacun que les changements dont il est question ne sont pas simplement esthétiques ni même moraux : ils sont tout simplement vitaux. Si nous ne faisons rien ou pas assez, ce qui revient au même, il sera trop tard dans cinq ans ou dans dix ans. Et pour être honnête, on a eu la démonstration depuis une bonne décennie qu’on ne risquait pas de pouvoir compter sur le retour de la droite au pouvoir pour faire le boulot !

Vous êtes actuellement en train de travailler sur le chiffrage de votre scénario. Pouvez-vous nous dire combien cette transition coûterait à l’Etat ? Et combien d’emplois pourraient être créés dans la filière ?

Il va falloir apprendre à ne pas parler toujours et uniquement du coût de la transition énergétique, mais aussi et même avant tout des multiples bénéfices qu’elle va apporter non seulement à l’État, et aux collectivités locales, mais aussi aux entreprises et finalement à tous les Français.

Prenons le cas de la rénovation écologique des bâtiments existants qui fait partie des engagements de campagne de François Hollande : 600 000 logements rénovés par an, c’est 13 milliards de dépenses de travaux chaque année, mais c’est aussi plus de 150 000 emplois pérennes rien que dans le bâtiment et dans l’industrie. Chaque Euro que l’État sera amené à mettre dans le circuit pour lancer le mouvement, par exemple en augmentant le volume des prêts à taux zéro ou du crédit d’impôt « développement durable » génèrera cinq fois plus de dépenses de travaux, donc du chiffre d’affaires du BTP, donc une hausse significative du PIB, donc des rentrées fiscales qui couvriront largement la dépense initiale de l’État et ainsi de suite dans une forme particulièrement intéressante de cercle vertueux.

Et si l’on compte tous les autres volets de la transition, ce sont plus de 500 000 emplois qui pourraient être créés, avec à la clé une hausse du PIB de l’ordre de 1% par an : qui dit mieux ?

Quant à savoir où trouver l’argent en cette période de vaches maigres, c’est bien entendu à travers une fiscalité environnementale enfin assumée qui impose d’augmenter le prix de l’énergie pour donner un signal-prix allant dans le sens de la réduction des consommations d’énergie et générer des recettes permettant tout à la fois de compenser les conséquences sociales de la hausse par la biais d’un chèque-énergie/travaux pour les ménages les plus modestes et de financer les investissements nécessaires à la transition dont il en fait aucun doute qu’ils seront rapidement rentables pour la collectivité nationale.

La France du scénario Negawatt s’inscrit dans une logique d’ « autonomie énergétique » tout en continuant « à échanger avec les pays étrangers ». Un scénario Negawatt est-il possible à l’échelle européenne, voire internationale ? Ces scénarios seraient-ils compatibles ?

La notion d' »autonomie énergétique » a été mise en avant il y a une vingtaine d’années par le regretté Hermann Scheer, député allemand du SPD à l’origine de la politique de soutien aux énergies renouvelables qui a connu Outre-Rhin le succès que l’on sait. Elle ne veut pas dire « ‘autarcie » ni repli sur soit, mais capacité à satisfaire ses propres besoins à partir des ressources de son propre territoire de façon à ne pas dépendre pour son approvisionnement de facteurs ou d’agents extérieurs incontrôlables.

Face aux crises énergétiques et climatiques qui sont devant nous, elle est indissociable de la notion de « résilience », c’est-à-dire la capacité des États et surtout des populations à résister à des événements inattendus, par exemple une hausse massive et soudaine du prix du pétrole ou bien un accident nucléaire majeur type Fukushima, et à s’adapter à la nouvelle donne créée par cet événement.
Ceci n’exclut pas les échanges avec les autres pays par exemple pour optimiser l’équilibre offre/demande du réseau électrique, ou pour optimiser l’exploitation des ressources entre pays voisins qui n’ont pas exactement le même profil de consommation ni de production, mais ces échanges ne sont pas une fin en soi dans le seul but de faire faire des bénéfices indus aux traders les plus opportunistes.

Negawatt prévoit le « décollage » des filières d’électricité renouvelables, notamment le photovoltaïque. La fabrication de ces panneaux nécessite des matières premières comme le silicium produit à l’autre bout du monde (en 2010, la Chine assurait 45% de la production mondiale). N’est-ce pas une manière de délocaliser les rejets de CO2 inhérents à sa production ?

Le silicium est le troisième élément le plus abondant sur terre après le carbone et l’oxygène et représente 20% de l’écorce terrestre, autant dire que la matière première est présente quasiment partout. Il peut être produit n’importe où, exactement comme le verre dont il est en fait un proche cousin.

Si la Chine a pris un tel poids depuis quelques années seulement dans la production de silicium, et plus encore dans la fabrication des cellules qui est l’étape suivante, c’est surtout parce que les entreprises chinoises ont pu bénéficier de lignes de crédit quasiment gratuit de la part de leur gouvernement, ce qui leur a permis d’accompagner l’explosion de la demande mondiale (plus 30% par an en moyenne !), mais les usines européennes, russes ou américaines qui pré-existaient continuent à produire du silicium de qualité photovoltaïque.

La France a failli devenir productrice de silicium PV au milieu des années 2000, lorsqu’un projet de reprise d’un ancien site industriel de Péchiney dans les Alpes de Haute-Provence a vu le jour mais n’a pas pu aboutir notamment par manque de soutien de l’État : curieusement, le tour de table des investisseurs était composé d’Allemands et de Hollandais…

La fabrication des panneaux photovoltaïque consomme surtout de l’électricité de process : c’est pourquoi leur contenu CO2 est déterminé essentiellement par le mode de production de l’électricité utilisée dans les usines, qui dépend du lieu de fabrication, voire des achats de l’usine qui peut très bien s’approvisionner, même en Chine, auprès d’un fournisseur « 100% renouvelable » : les émissions de CO2 ne sont donc pas « inhérentes » à la fabrication des panneaux PV.

L’électricité chinoise étant aujourd’hui produite principalement par du charbon, un panneau fabriqué en Chine « contient » effectivement beaucoup de CO2; s’il est fabriqué en France où 80% de l’électricité est d’origine nucléaire, on peut dire qu’il « contient » beaucoup de Becquerels, mais s’il est fabriqué en Norvège (où se trouve l’un des plus importants producteur européen de silicium, la société REC), il ne contient ni CO2, ni Becquerels puisque l’électricité norvégienne est 100% renouvelable grâce à la production hydraulique : dans ce cas, son bilan environnemental est imbattable !

Ceci dit, la « performance environnementale » d’un panneau PV ne se mesure pas seulement par son lieu de fabrication, elle dépend aussi et même surtout du lieu où il est installé pour produire de l’électricité qui va se substituer à l’électricité produite localement. Comme un système PV « rembourse » en moins de deux ans l’électricité qui a été nécessaire à sa fabrication et qu’il produit au moins pendant trente ans, on peut dire que le lieu d’implantation « pèse » 15 fois plus que le lieu de fabrication dans son bilan environnemental quelque soit l’indicateur choisi (changement climatique ou radioactivité induite) : voir à ce sujet l’étude publiée il y a bientôt dix ans mais dont les principaux éléments restent valables

Dans votre scénario, le GNV (Gaz Naturel Véhicule), fossile, est remplacé par du GRV (Gaz Renouvelable Véhicule) grâce à l’incorporation de biogaz et de gaz de synthèse. En quoi consiste la fabrication de ce gaz ? A quelle échelle ? Est-il possible de le fabriquer sur tout le territoire afin de créer des circuits courts de distribution à l’échelle du pays ?

Le « GRV » est du méthane (CH4) qui peut être produit de trois manières différentes :

  • par la fermentation anaérobie (= en l’absence d’air) de matières organiques dans un « digesteur », en fait un réacteur dans lequel on peut contrôler la température et le degré d’humidité qui sont les paramètres déterminants de la réaction. C’est ce que l’on appelle la « méthanisation »
  • par la « gazéification » de biomasse solide (bois ou autres), qui consiste en une combustion imparfaite due à un manque volontaire d’oxygène, qui dégage du CH4 suite à plusieurs réactions physico-chimiques en chaîne. Cette technique est loin d’être nouvelle : c’est grâce à elle que l’on a fabriqué depuis le Moyen-Âge du charbon de bois, puis que l’on a produit au début du XX° siècle dans les fameux « gazomètres » que l’on trouvait dans chaque grande ville, du « gaz de ville » à partir du charbon, destiné notamment à l’éclairage public, enfin que les voitures ont pu continuer à circuler pendant la seconde guerre mondiale grâce aux fameux « gazogènes » qui équipaient les véhicules
  • par une réaction de « méthanation » (ne pas confondre !) dite « réaction de Sabatier » entre de l’hydrogène (H2) produit notamment par électrolyse de l’eau grâce aux surplus de production d’électricité renouvelable non pilotable (éolien, photovoltaïque) et du dioxyde de carbone (CO2, appelé aussi « gaz carbonique ») produit par la combustion de tout type de matière combustible, renouvelable ou non (mais à terme seulement renouvelable !).

La méthanisation peut être développée à l’échelle d’une exploitation agricole mais il est souvent plus pertinent de le faire à une échelle plus collective (commune, canton,…) car cela permet de mutualiser les équipements et de valoriser les différentes ressources : résidus agricoles et agro-alimentaires, partie fermentescible des ordures ménagères, voire boues de stations d’épuration, etc.
La gazéification est intéressante d’un point de vue économique à partir d’une certaine taille : il s’agira probablement d’usines à l’échelle d’agglomérations. Pour informations, GDF-Suez développe actuellement à Lyon un projet d’environ 20 MW, soit la puissance d’une grosse chaufferie à bois alimentant un réseau de chaleur.

Enfin il est difficile de dire à quelle échelle la méthanation sera la plus pertinente : techniquement cela peut aller de l’échelle du pâté de maison jusqu’à des installations industrielles de très grande taille associées à des fermes éoliennes off-shore, mais c’est surtout l’équation économique qui sera déterminante. Il y a actuellement au moins une douzaine de pilotes en Allemagne à différentes échelles, et il est question de mettre en place un tarif d’achat spécifique du méthane produit par cette technique de façon à préparer le passage en phase industrielle après 2020. L’objectif est une convergence avec le coût de production du biogaz qui est aujourd’hui bien maîtrisé même s’il reste encore plus cher que le gaz fossile.

En ce qui concerne la distribution, la flexibilité offerte par le gaz qui est une molécule relativement facile à stocker et à transporter ouvre la porte à toutes sortes de solutions : on peut très bien imaginer comme en Suède où le réseau de gaz est très peu développé notamment en milieu rural, la « vente directe » ou la « production coopérative » ou même communale de GRV sur un modèle de circuits courts, mais il est aussi possible qu’un producteur indépendant qui injecte son gaz renouvelable dans le réseau choisisse de le vendre à ses propres clients, qu’ils soient géographiquement proches ou non, comme cela se fait pour l’électricité : à titre d’information, le fournisseur alternatif coopératif d’électricité ENERCOOP (http://www.enercoop.fr/) étudie actuellement la mise en place d’une offre « gaz renouvelable ».

Vous déclarez que « le véhicule automobile tel que nous le connaissons aujourd’hui » est voué à disparaître. Dans les milieux ruraux la plupart du temps, la voiture est un moyen de travailler, d’accéder à ses loisirs ou simplement un lien social. Dans le même temps, il occupe une place toujours plus importante dans le budget du foyer. Quelle solution le scénario Negawatt propose à cette catégorie d’utilisateur de la voiture individuelle ?

Cette déclaration est surtout valable pour la ville, qui devrait voir disparaître la voiture classique à moteur à explosion (essence ou Diesel) au profit, outre des modes « doux » (marche à pied, vélo, rollers, skate-board,…) et des transports en commun, de véhicules légers à propulsion électrique adaptés à chaque usage : déplacements de personnes, livraison de marchandises, chantiers, etc.

A la campagne où il n’est pas possible de développer autant qu’en ville les transports en commun, on continuera à utiliser des véhicules à moteur à explosion, mais ils fonctionneront au gaz renouvelable, de préférence produit localement (voir point précédent)

Beaucoup de paramètres dépendent du comportement des citoyens, celui-ci doit évoluer de consommer plus à consommer moins et/ou mieux. Cette évolution viendra en grande partie de l’éducation, en famille, à l’école, qui prendra du temps. Comment agir sur ces comportements, et cette variable a-t-elle été prise en compte dans votre scénario ?

Oui bien sûr, les comportements sont essentiels ! C’est ce que nous appelons la sobriété, que nous avons tenté de chiffrer dans notre scénario et qui compte pour moitié dans le potentiel de réduction des consommations, l’autre moitié étant l’efficacité qui est la partie plus technique de la maîtrise de l’énergie.

La sobriété comporte à nos yeux un volet individuel qui passe essentiellement par l’éducation et la « conscientisation » à l’aide de différents types d’outils comme les « familles à énergie positive » mais aussi des incitations aussi classiques que les « signaux-prix » qui consiste à renchérir le coût des comportement aberrants, sans oublier la réglementation qui peut évidemment jouer un rôle important pour que chacun d’entre nous devienne plus sobre, y compris à l’insu de son plein gré (tel est le cas par exemple de la réduction de la vitesse sur route et sur autoroute) mais aussi un volet collectif, par exemple les choix d’implantation des activités dans l’urbanisme, ce qui relève plus du débat public et des choix politiques qui doivent être éclairés par un cadre réglementaire adapté interdisant les décisions anti-écologiques tout en laissant aux acteurs locaux des marges d’initiative et de débat.

Préparez le changement: restez informés!

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