Rio, 20 ans après : Sommer les Etats d’agir

Il y a vingt ans, le Sommet Planète Terre de Rio était le premier signe donné par les Etats pour réconcilier l’impact de l’activité humaine et l’environnement. C’est à Rio qu’ont été lancés trois textes majeurs sur le changement climatique, la diversité biologique et la lutte contre la désertification, reconnaissant des principes fondamentaux comme le droit au développement, le principe de précaution et la responsabilité commune mais différenciée. La force de ce sommet, c’est d’avoir fait du développement durable un objectif atteignable pour chacun au niveau local, national, régional ou international, mais malheureusement sans valeur contraignante aucune.

En 1997, les Etats s’entendent sur le Protocole de Kyoto qui prévoit la réduction des émissions de gaz à effet de serre de 5% entre 2008 et 2012. C’est l’unique accord contraignant jamais signé, dont les objectifs sont pratiquement atteints. Néanmoins, les Etats-Unis n’ont pas ratifié le Protocole et les pays en développement, comme la Chine, échappaient à ces objectifs. Kyoto organise aussi la création du marché des droits des émissions de gaz à effet de serre, catastrophe accordée aux pays riches pour se dédouaner de toute obligation de réduction de leurs émissions. Après sa marchandisation, nous devons faire face à la financiarisation de la nature. L’échec des étapes (Nairobi, Copenhague, Cancùn, Durban…), n’a pas dégagé de consensus fort sur le régime climatique post Kyoto. La nécessité de limiter le réchauffement climatique est réaffirmée, sans objectifs chiffrés ni contrainte. Les Etats décident de prolonger Kyoto jusqu’en 2017, mais amputé de sa force juridique ! Le prochain accord – pas forcément contraignant – serait négocié à partir de 2015 pour prendre effet en 2020.

La marche du monde est astreinte aux mains des grandes puissances et multinationales capitalistiques qui sont à l’origine-même de la crise écologique que nous traversons. Les émissions excessives de CO2 dues à un système productiviste, la marchandisation des semences comme l’appropriation par un petit nombre de l’accès à l’eau, les maladies environnementales, cancers, allergies, sont les avatars d’un système capitaliste qui mène à sa propre perte. Exploitant l’Homme comme la nature, le capitalisme est donc le créateur d’une crise environnementale et sociale qui touche en premier lieu les plus pauvres, dans les pays développés comme les pays en développement dans leur ensemble, les forçant à une nouvelle forme d’asservissement et d’inégalités. La crise écologique n’est plus à la périphérie du modèle économique dominant, elle est au cœur de ce modèle.

Le débat actuel sur l’environnement est surdéterminé par les problèmes d’endettement et les contraintes financières. L’un des échecs de Rio1992 a été de ne pas avoir réussi à faire des propositions écologistes une partie des solutions à la crise économique. L’écologie est toujours vécue comme un coût, un surcoût de confort. Rio+20 est le rendez-vous mondial pour réaffirmer l’engagement en faveur d’un développement durable, renforcé par deux thèmes identifiés comme prioritaires : l’économie verte dans le cadre du développement durable et de l’éradication de la pauvreté d’une part, le cadre institutionnel du développement durable, d’autre part. Le projet actuel de la déclaration finale, intitulé « Le futur que nous voulons », ne répond ni aux exigences de justice sociale, d’impératif démocratique, ni aux défis écologiques de notre siècle.

Le modèle capitaliste, néolibéral court-termiste à l’origine du chaos écologique

Notre génération sera la plus touchée par ces problématiques, née avec le poids d’une dette environnementale inédite, faite d’émissions de gaz à effet de serre, d’une idéologie capitaliste à l’origine des dérèglements environnementaux actuels, et à laquelle nous avons le devoir d’opposer une alternative globale, dès à présent. La triple crise est le reflet d’un modèle insoutenable, ne vivant que d’un productivisme obligé de susciter sans cesse de nouveaux besoins. Surconsommation, émissions de CO2, pollution des sols, déforestation, gestion inégalitaire de l’eau, marchandisation des semences nécessaires à la survie de paysans, les conséquences de ce modèle capitaliste en crise sont tant sociales qu’environnementales. Pourtant, les négociations actuelles de Rio+20 ne s’attaquent pas aux raisons de la crise environnementale, car elles ne remettent pas en cause le système capitaliste productiviste.

Péril sur les biens communs

Le capitalisme et le libéralisme effréné ont laissé libre cours aux abus répétitifs des ressources, sans remettre en cause l’appropriation des espèces naturelles par l’Homme. Résultat direct des logiques du capitalisme, la privatisation du vivant tend à être considérée comme l’unique moyen de conservation des biens communs, de la nature, de la biodiversité. Cette vision marchande met en péril l’accès de tous à ces biens communs, l’accès libre des paysans du monde aux semences, la libre fabrication de médicaments génériques ou encore la recherche publique en la matière. Plantes, gênes, semences, deviennent, sans aucune régulation, la propriété privée de quelques centaines de personnes parmi les près de 7 milliards de la Terre.

Dette écologique : les inégalités se multiplient

Le capitalisme est pourtant à l’origine du creusement des inégalités sociales dans le monde quand il incite, notamment, les ménages à la surconsommation de biens, à travers l’obsolescence programmée des produits, la publicité ou le crédit revolving. A ces pauvres du 21ème siècle, le système capitaliste ne laisse que des bribes de richesses, les condamnant au hard discount, des produits importés, au chauffage électrique, au diesel, au sucre, au sel, au gras, au pas cher, qui rapporte gros au producteur et fait mal au consommateur. Ni les maladies cardiovasculaires, ni l’asthme, ni l’obésité, ni même le cancer ne sont des accidents, elles sont autant de conséquences du modèle économique auquel les néolibéraux aimeraient aujourd’hui nous condamner.

Inégalités au sein même des pays dits « développés », mais également à l’échelle internationale. Les coûts de ce désastre sont évacués des pays riches, qui refusent d’en assumer la responsabilité, vers des pays pauvres qui ne peuvent en assumer les conséquences. La délocalisation planifiée des industries et productions les plus insoutenables écologiquement comme socialement vers les pays en développement relève en effet d’une volonté des néolibéraux depuis 30 ans. Les économies des pays industrialisés sont donc bien responsables de la crise écologique mondiale de ce système capitaliste.

Mais le concept de dette écologique selon lequel l’industrialisation des pays développés et les dommages environnementaux qu’elle a entraînés, les rendrait redevables vis-à-vis des pays en voie de développement, n’a fait qu’accroître la dépendance financière du Nord vers le Sud. Mais elle doit être la reconnaissance d’une erreur collective dans notre stratégie de développement, d’une co-responsabilité différenciée et d’une solidarité commune à laquelle chaque pays est appelé à être associé selon ses besoins et ses capacités.

« L’économie verte », nouveau costume de la marchandisation de la Terre

Après le capitalisme vert ou la finance verte émerge la notion d’économie verte, qui est envisagée à Rio+20 comme une voie pour sortir de la crise écologique. Ceci est donc bien la preuve que la logique économique et financière l’emporte et que la biosphère constituent le un nouveau terrain de jeu privilégié des firmes transnationales.

Brevetabilité du vivant : un véritable danger pour les biens communs et la biodiversité

L’économie verte se fonde sur l’octroi de nouveaux droits de propriété privée sur les biens naturels, où les grandes fonctions écologiques de la planète – stockage du carbone, purification de l’eau, pollinisation – sont transformées en services marchands lucratifs. La nature n’est plus simplement un objet à exploiter à l’infini, elle est destinée à être une entreprise productrice de flux infinis de services. Dans la perspective d’une société post-pétrole, les convoitises concernant l’exploitation des ressources fossiles s’exacerbent. Les récents accords commerciaux internationaux comme l’accord ACTA, remettent en question le libre accès aux brevets, par leur appropriation par quelques firmes agroalimentaires ou pharmaceutiques. Longtemps la nature a été considérée comme un stock de ressources dans lequel nous pouvions puiser indéfiniment. Aujourd’hui, avec l’économie verte, la nature entre dans le circuit du capital.

Vers un modèle de développement faiblement émetteur en carbone, fortement émetteur en emplois

Un modèle de développement autre que l’actuel, basé sur la seule croissance, doit permettre de mener une stratégie globale de juste et égale répartition des moyens, économiques, technologiques, humains. Tout d’abord, réintroduire la primauté du citoyen en garantissant l’accès aux services et biens communs, essentiels comme le droit à l’alimentation, à l’eau et au développement. La transition énergétique devra être menée de concert, basée sur une politique locale d’optimisation de l’énergie et des ressources, mais aussi sur la conversion écologique de notre appareil productif en investissant dans les énergies renouvelables, source d’emplois non-délocalisables et d’un maillage efficace du territoire. La protection de l’environnement ne saurait se priver de la ré-instauration de barrières douanières pour rapprocher les lieux de production des lieux de consommation. Cela passe aussi par la mutation du modèle agricole vers une agriculture paysanne et respectueuse de l’environnement. Enfin, le modèle néolibéral, apôtre de la concurrence libre et non faussée, devra être remis en cause tant il a été la cause du transfert absurde de monopoles publics distributeurs d’énergie, de transport, de télécommunications, vers des monopoles privés, privatisant les profits ainsi engendrés par l’investissement public. La remise en cause des principes néolibéraux de libre-échange, de libre-concurrence et de libre-marché constituent donc les préalables indispensables, mais pourtant oublié de Rio+20, à la résolution de cette crise systémique environnementale et sociale. Au libre-échange, la sociale-écologie opposera le juste-échange.

Rio+20 : de l’enceinte onusienne aux territoires

Des pays comme le Canada, les Etats-Unis, Israël, le Danemark au nom l’Union Européenne s’opposent à tout langage obligataire qui pourrait les engager. Le caractère contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre doit pourtant être maintenu. Nous ne pouvons accepter la remise en cause par ces même Etats des principes de précaution, de pollueur-payeur, ou de responsabilités communes mais différenciées, tiennent compte du rôle historique joué par les pays riches dans le déclenchement et l’amplification de la crise climatique. Adoptés en 1992, ces principes constituent la base du processus démocratique dans la lutte contre le changement climatique. Renforcer le cadre institutionnel, c’est assurer l’effectivité des mesures déjà prises et surtout la cohérence entre elles.

Une Organisation Mondiale de l’Environnement

Le fonctionnement même du multilatéralisme est mis en question, alors qu’une nouvelle organisation internationale de l’environnement est réclamée, jusqu’au niveau décisionnaire de l’OIT ou de l’OMC. L’OME prendrait la suite du Programme des Nations unies pour l’environnement et permettrait d’élargir ses missions. En effet, elle serait capable d’édicter des normes obligatoires, de détenir un budget permettant d’accompagner les pays moins développés, de faire respecter un calendrier global et organiser des négociations plus fréquentes.

Vers une démocratie écologique : investir le Sommet des Peuples

Rio+20, c’est aussi l’impérieuse nécessité de sauvegarder et approfondir la démocratie, face à la dérive technocratique de ces conférences. Bien plus que des programmes d’éducation populaire à la consommation responsable et à la préservation de la nature et de l’environnement, il faut redonner la parole à la société civile. Les transformations exigées par la crise climatique et la crise écologique en général supposent une véritable mobilisation des sociétés, du niveau local au niveau global. Les enjeux et conflits d’intérêt sont tels qu’une mobilisation populaire est nécessaire. La parole de la société civile trouvera probablement meilleur écho au contre-sommet, qui se tiendra en marge de la conférence officielle, avec des concepts et des processus de décisions différents. 1992 avait marqué l’émergence de la société civile dans les processus onusiens, 2012 peut former un nouveau virage, où sont pointées les failles d’un système onusien peu enclin à proposer de véritables alternatives au capitalisme libéral. Celui où les associations, collectifs, universitaires, professionnels, etc., pourront formuler un apport commun sur la préservation de la biodiversité. La question de la marchandisation du vivant, notamment la biopiraterie, seront des thématiques centrales au sein des débats.

Préparez le changement: restez informés!

Commentaires

Soyez le premier à réagir !

Réagissez !

Vous devez être connecté(e) pour rédiger un commentaire.