Entretien avec Jean-François Draperi, sociologue et spécialiste de l’économie sociale et solidaire

Jean-François DRAPERI est directeur du Centre d’économie sociale du Conservatoire national des Arts et Métiers (Cnam/Cnam) et rédacteur en chef de la Revue internationale de l’économie sociale. Son dernier livre paru : L’économie sociale et solidaire : une réponse à la crise ? Capitalisme, territoires et démocratie, édition Dunod, Oct. 2011. Entretien réalisé par Claudie Launoy, Animatrice Fédérale des Jeunes Socialistes de la Manche.

Claudie LAUNOY – Quelles définitions donneriez-vous à l’Economie Sociale et Solidaire (ESS)?

Jean-François DRAPERI – L’économie sociale et solidaire réunit des entreprises qui sont et appartiennent à des groupements de personnes. Elle regroupe des associations, des coopératives et des mutuelles). L’ESS se différencie ainsi de l’économie capitaliste qui réunit des sociétés de capitaux –appartenant aux détenteurs du capital, de l’économie de proximité qui réunit des –très- petites et des moyennes entreprises appartenant à leur propriétaire -qui est souvent aussi le premier travailleur de l’entreprise, et de l’économie publique qui rassemble des entreprises publiques.

L’ESS ambitionne d’élargir à la sphère économique les valeurs de la République : liberté de gouverner les entreprises à la place des détenteurs des capitaux ; égalité entre les acteurs économiques, salariés ou usagers selon le principe « une personne = une voix » en Assemblée générale des entreprises au lieu du principe qui donne le pouvoir aux plus gros actionnaires ; et fraternité, c’est-à-dire solidarité économique entre les personnes, en particulier par une réduction des écarts de revenus et mise en commun de moyens économiques pour en faciliter l’usage.

C.L – Quel rôle a joué l’économie sociale et solidaire, et quel rôle continue-t-elle de jouer, en cette période de crise ?

J-F.D – L’économie sociale et solidaire naît avec les associations ouvrières et les sociétés de secours mutuels à la fin du XVIIIème. Elle fonde l’utopie d’établir un autre rapport au travail. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les coopératives de consommateurs prennent le relai en bâtissant une nouvelle alternative économique autour de Charles Gide et de Jean Jaurès. Actuellement c’est dans la cadre des développements territoriaux que l’ESS apporte sa contribution, à côté de l’économie de proximité (les très petites entreprises et les PME) et de l’économie publique, en particulier celle des collectivités territoriales.

En tout temps, l’économie sociale et solidaire évite que les crises sociales soient plus profondes encore, par son action remarquable dans le secteur sanitaire et social, la culture, l’assurance, la coopération de production, les coopératives d’entreprises, etc. Mais son rôle doit aller au-delà de la réparation des dégâts de l’économie capitaliste : elle entend contribuer à l’édification d’une alternative au capitalisme, dont on connait aujourd’hui les effets dramatiques sur la société et sur la nature.

C.L – Les entreprises de l’économie de marché peuvent-elle se transformer en entreprises de l’Economie Sociale et Solidaire ? Si oui, comment ?

J-F.D – Les sociétés de capitaux peuvent bien entendu se transformer en coopératives, en mutuelles ou en association, dès lors que leur objet social concorde avec les valeurs des groupements de personnes. Deux conditions sont essentielles : que des personnes aient la volonté de s’engager dans une telle transformation et qu’elles trouvent les ressources économiques pour le faire. De nombreuses solutions s’offrent à elles.

C.L – Quel rôle joue l’économie Sociale et Solidaire pour le développement des territoires et la démocratie locale ? Quelle politique les collectivités territoriales peuvent-elles mettre en place pour développer cette économie ?

J-F.D – Les collectivités territoriales sont des partenaires incontournables de l’ESS. Elles partagent un intérêt commun de soutenir une économie démocratique, qui soit attachée au territoire, c’est-à-dire non délocalisable, et qui serve en premier lieu le développement des territoires. Selon le principe de subsidiarité du droit européen, les collectivités territoriales ont le pouvoir d’établir des clauses sociales et environnementales qui permettent que les activités économiques soient assurées par des groupements de personnes vivant et travaillant sur leur territoire plutôt que par des multinationales dont les objectifs sont, par définition, de nature différente.

C.L – Quelle(s) proposition(s) souhaiteriez-vous soumettre à la Gauche à l’occasion des échéances électorales de 2012 ?
J-F.D – Qu’elle adopte ce principe : L’économie sociale est à la gauche ce que l’économie capitaliste est à la droite.

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