Inégalités scolaires : priorité à la petite enfance !

Depuis plusieurs années, la droite mène une politique libérale et conservatrice dans le domaine des politiques éducatives et familiales qui ont trait à la petite enfance. Fermer des classes en maternelle et faire de la déduction fiscale le premier outil d’accès à un mode de garde, c’est aussi reléguer la femme au foyer et à son « rôle naturel » de mère.

Au contraire d’autres modèles prouvent qu’un service public de la petite enfance et un investissement dans le premier degré éducatif sont à la fois facteur d’égalité mais également de réussite scolaire.
En tant que jeunes socialistes, quelle politique éducative et familiale voulons-nous pour l’accueil des enfants ?
Tout d’abord, une politique qui réduise les inégalités sociales et scolaires, à travers la construction d’un service public de la petite enfance, et la rénovation du premier degré éducatif pour en faire un moment d’épanouissement et d’émancipation pour les jeunes.

Quels processus inégalitaires sont à l’œuvre dès le plus jeune âge ?

Alors que l’idéal républicain suppose que le parcours et la trajectoire scolaires des élèves ne reposent plus sur leur héritage social mais sur le principe de méritocratie, on peut constater que plusieurs processus ne permettent pas à l’école de jouer son rôle d’ascenseur social. La réussite et l’épanouissement des élèves varient en fonction de plusieurs critères : le mode de garde, l’accès plus ou moins précoce à la maternelle, l’école dans laquelle l’enfant est scolarisé, ses conditions d’études… Par ailleurs, au-delà des inégalités sociales, le parcours scolaire de l’enfant sera différent, plus ou moins  « brillant » dans le sens où il répondra aux attentes « scolaires ».

Selon Pierre Bourdieu, la réussite des enfants ne s’explique pas par « leur don », leur talent, mais par leur héritage culturel. Chacun reçoit de ses parents différents capitaux (social, culturel, économique). A partir de là, les parents vont transmettre à leurs enfants un capital culturel composé de savoirs-être et de savoirs-faire (culture, langage, méthode de travail…) qui sont ceux évalués par une école imprégnée des normes des familles qui sont le mieux dotées en terme de capital culturel.

C’est tout au long du processus de socialisation primaire que chaque individu va incorporer lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir qui se révèlent durables. C’est ce qu’on appelle l’habitus. Ainsi, les familles ayant une connaissance précise du système éducatif transmettront dès le plus jeune âge à leurs enfants les clés de la réussite scolaire.

L’école apparaît dès lors reproduire les inégalités sociales au lieu de les combattre. Pire encore car le système scolaire français a une particularité en Europe : celui d’aggraver les inégalités au lieu de les atténuer ! Vieilles méthodes pédagogiques, orientation subie, rythmes scolaires incohérents, évaluation humiliante, voilà tous les éléments aggravants que les jeunes socialistes comptent bien remettre en cause dans leur projet éducatif. Si l’école ne peut pas tout, elle peut au moins ne pas aggraver les inégalités. Selon Marie Duru-Bellat, dans son article de l’observatoire des inégalités, le choix scolaire est un facteur d’inégalités : les élèves entrent en sixième avec des niveaux déjà très inégaux (10% d’élèves les plus forts réalisent des performances trois fois supérieures aux 10% d’élèves les plus faibles). Ces inégalités s’exacerbent au collège à travers le choix d’établissement, et d’options, qui confortent les établissements accueillant des catégories sociales favorisées. Ces inégalités spatiales pourraient être dépassées par l’établissement d’une carte scolaire contraignante, sans dérogation, imposant la mixité sociale, et par une carte des options favorisant une juste répartition entre villes et entre quartiers.

En effet, l’entrée en sixième révèle les inégalités entre les enfants, inégalités développées dès le plus jeune âge. Dès la naissance, l’enfant a besoin de la présence constante d’un adulte attentif à ses besoins, développant un climat de sécurité. Le rôle des donneurs de soins (parents et professionnels) dès les premières années est de soutenir le développement physique, cognitif et moteur de l’enfant.

La petite enfance, période de 0 à 6 ans, est marquée par une immaturité à la naissance ; les étapes de la socialisation se construisent tout au long de cette période. D’emblée inséré dans un tissu social, l’enfant ca se construire à travers ses relations avec autrui dans différents milieux, qui vont le transformer et qu’il va transformer. L’enfant est accompagné dès son plus jeune âge par différents acteurs : famille et systèmes de garde (garde en collectivité, garde individuelle, école, centres de loisirs, etc.). La socialisation implique ainsi d’autres groupes que la famille, groupes pouvant véhiculer des valeurs différentes de celles du milieu familial et social dans lequel évolue l’enfant. Ce contexte influencera les activités proposées à l’enfant et les conditions globales d’accompagnement contribuant de fait à son développement.
Pour se construire dans des conditions favorables, le mode d’accompagnement et son contexte doivent être inscrits dans la durée pour être les plus efficaces possibles. Un service public de la petite enfance assurerait cette continuité dans le développement de l’enfant, mettant fin au « bricolage » aujourd’hui réalisé par les parents, qui ont recours à plusieurs modes de garde en raison de barrières financières et d’un manque de places dans les structures.

Construire le service public de la petite enfance

Rassembler les aides existantes pour mener une autre politique familiale et éducative. Aujourd’hui, en France, la majorité des aides à la garde d’enfants sont investis à 57% dans l’Allocation Parentale d’Education qui institutionnalise le retour de la femme au foyer (98% des bénéficiaires sont des femmes, souvent précaires et peu qualifiées). Tout comme bon nombre de pays nordiques qui ont fait d’autres choix, nous voulons organiser l’aide à la petite enfance autrement : revenir sur les crédits d’impôts pour la garde d’enfant au domicile des parents (qui coute 2,3 fois plus cher qu’un accueil en crèche collective d’après la sociologue Christiane Marty) et réfléchir aux moyens de mettre en oeuvre un service public de la petite enfance, alors qu’aujourd’hui, toujours selon le même auteur, les crèches à but lucratif fonctionnent à 80% sur fonds public!

Toutes les aides existantes (aides familiales CAF en dehors des allocations classiques, déductions fiscales et crédits d’impôt, subventions aux crèches privées) doivent être réinvesties vers deux outils: un congé parental prenant en compte la nécessaire égalité entre les deux parents, et la mise en oeuvre d’un droit universel à un mode de garde. Ce congé parental serait basé sur le modèle suédois qui mène une politique d’égalité hommes-femmes transversale: niveau d’indemnisation élevé pour une durée à définir (au moins 2 ans), à partager entre l’homme et la femme avec une partie non transférable. Cet outil ne doit pas reléguer les femmes dans les emplois à temps partiels. Elle a des résultats: d’après la sociologue E. Sullerot, 54% des suédoises sont satisfaites de leur vie de famille contre 30% en France, tandis que les hommes suédois passent 4 heures par semaine avec leurs enfants en bas age contre 2 heures en France. Cet outil a un coût: la mise en place de ce congé a doublé le budget du ministère de la famille à la fin des années 1980.

Le rapport de la cour des comptes met en exergue le financement insuffisant du premier degré éducatif (inférieur de 5% à la moyenne de l’OCDE pour la maternelle, à 15% pour le primaire).

L’accès à un service de la petite enfance, mais surtout la qualité de ce service, varient donc selon la participation des gouvernements. Plusieurs études suggèrent que les services de la petite enfance de meilleure qualité sont ceux qui sont intégrés : intégrer dans une même structure services de garde et maternelle. Pour réduire les inégalités sociales du développement de l’enfant, un système géré par un seul ministère, semble être le système le plus adapté. Ainsi, les services de la petite enfance suédois font partie intégrante du système éducatif et leur qualité est assurée par l’intervention de l’Etat.

Les études des services à la petite enfance démontrent que les inégalités sur le développement de l’enfant proviennent des pratiques au sein des programmes, de la formation des éducateurs et des relations entre ces derniers et les enfants. La fréquentation de services de faible qualité, constitués de groupes importants, conjuguée à une instabilité de l’environnement (modes de gardes multiples et aléatoires en fonction des jours et semaines) sont susceptibles de développer chez l’enfant des problèmes de comportement. A l’inverse, un contexte stable permet de susciter le développement de l’enfant, dans ses différentes facettes. Répondre aux besoins sociaux et émotionnels de l’enfant, c’est avant tout faciliter et créer les conditions favorables de l’apprentissage et de l’insertion sociale.

Pour une école émancipatrice, contre la reproduction sociale

Nous voulons construire une école qui permette à chaque élève de réussir et de s’épanouir. C’est pourquoi la création d’un service public de la petite enfance de 0 à 3 ans doit s’accompagner de la mise en place d’une scolarité obligatoire dès 3 ans. Favoriser l’éveil éducatif et la socialisation des enfants sont des conditions indispensables pour lutter contre la reproduction sociale et contribuer à leur émancipation. L’épanouissement et la réussite nécessitent également une refonte des rythmes scolaires à l’échelle de la journée et de la semaine.

L’école, c’est aussi ce lieu où chaque élève arrive avec son histoire, sa culture et ses différences. Notre ambition ne s’arrête pas à des intérêts individuels, mais s’inscrit dans une perspective collective. L’éducation au vivre-ensemble doit être un pilier de nos finalités éducatives. C’est pourquoi la lutte contre les discriminations et pour l’égalité entre les filles et les garçons doit être menée sans relâche dans l’ensemble des établissements scolaires.

En effet, l’école exacerbe les stéréotypes entre garçons et filles, dans la mesure où le système, les préjugés, voire les enseignants enferment filles et garçons dans des attitudes et des orientations différentes. L’association belge « changements pour l’égalité » (educ-egal.org) a ainsi étudié les différences de jeu dans la cour de récréation, la gestion de classe et la prise de parole organisés par les enseignants. Il en ressort que les garcons accaparent le centre de la cour pour des jeux violents, apprennant à occuper l’espace, alors que les filles sont reléguées sur les côtés. Concernant la classe, toutes les études montrent que la parole est accordée plus facilement aux garcons. Les filles font des études plus brillantes que celles des garcons et sont pourtant orientées vers des filières et des métiers faiblement rémunérateurs, cantonnés dans le domaine du soin, de l’aide à la personne. Cette situation enferme encore plus les garcons qui sont mal vus quand ils se dirigent vers ses filières. L’association réclame une formation des enseignants à la dimension de genre pour permettre aux filles et aux garcons de déployer toutes leurs potentialités. Ces différences exacerbent les inégalités sociales : les garcons de catégorie sociale défavorisées sont plus poussés à exacerber leur « virilité » en se dressant contre l’ordre scolaire tandis que les filles de ces mêmes catégories vont pratiquer une auto-censure en matière d’orientation. La mixité scolaire doit donc être mise au service de l’épanouissement de tous à travers une régulation plus efficace de la prise de parole, de l’orientation, et à travers une prise en compte de ces processus dès la petite enfance.

Au-delà d’exacerber les inégalités filles/garçons, le système éducatif actuel amplifie les inégalités sociales. Ainsi, la fréquentation de services à la petite enfance de qualité élevée peut constituer un facteur de protection pour les enfants dont le capital social et culturel est faible et augmenter leurs chances de réussite scolaire. Le choix du type de service est aujourd’hui conditionné par les facteurs familiaux. Ainsi, les familles sociologiquement et économiquement favorisées choisiront des services de meilleure qualité.

La qualité des services dépend essentiellement de trois facteurs : faible ration enfant-adulte, formation spécialisée des dispensateurs de soins et environnement stimulant. L’intervention de plusieurs acteurs durant la phase de développement de l’enfant encourage ce dernier à endosser différents rôles, à participer à des activités différentes et à s’impliquer dans des relations sociales de natures diverses. Ceci constitue ses expériences, expériences qui s’inscrivent dans des espaces avec des personnes, des objets et des symboles, vecteurs de la construction de la culture de l’enfant. Le milieu dans lequel se construit l’enfant peut ainsi inciter ou entraver les processus de développement, en fonction de ses caractéristiques. Des objets et espaces invitant à l’exploration favoriseront le développement des jeunes enfants, alors que le manque d’organisation et le caractère imprévisible des évènements lui seront défavorables. Il est aujourd’hui nécessaire de s’engager dans la mise en place d’un service basé sur un programme d’étude de qualité, avec un accès à des relations et expériences sociales variées et positives.

Conclusion

Le fait de fréquenter un service à la petite enfance ou de recevoir des soins par un adulte qui n’est pas le parent n’est pas associé à un développement sous-optimal chez les jeunes enfants. En fait, l’organisation des temps de la petite enfance à travers un service public est associée à un développement accru, facteur compensateur des inégalités sociales à l’œuvre dès le plus jeune âge. Pour remplir ce rôle et améliorer le développement, les services doivent être de qualité suffisamment élevée.

Si les influences des services à la petite enfance sur le développement des très jeunes enfants dépendent de la qualité des services qu’ils reçoivent, la création d’un service de la petite enfance est alors essentielle. Un investissement public massif est donc nécessaire. Cet investissement est tourné vers l’avenir. En plus d’améliorer le développement des enfants et de réduire les inégalités, cet investissement sera facteur de réductions des dépenses, car réduisant les dispositifs venant compenser la non prise en charge de tous les enfants dès leur plus jeune âge.

Le développement sain d’un enfant est l’affaire d’une multiplicité de collaborateurs : la famille, les différents professionnels, le gouvernement, la société tout entière. Chacun a une responsabilité à un niveau particulier du système dans lequel l’enfant grandit. Il est urgent que le gouvernement prenne ses responsabilités vis-à-vis de l’enfance, pour construire une société juste, où le système éducatif réduit les inégalités dès le plus jeune âge.

Liens utiles

inegalites.fr

ccomptes.fr (pdf)

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2 commentaires

  1. JPP

    10 juin 2010 à 14:00

    Sur l’école le gouvernement est en pleine régression :

    -suppression des IUFM
    -réduction drastique des crédits, l’éducation n’étant pas une priorité du gouvernement
    -suppression de l’admission des élèves en maternelle à 2 ans, sans doute pour faire travailler nourrices
    -augmentation du nombre d’élèves par classe en supprimant des postes d’enseignants.

    Bref la totale

    Le PS n’aura pas de mal à faire d’autres propositions sur cette question de l’école publique.

  2. Tensette

    23 juillet 2011 à 13:13

    En question d’inégalité scolaire, je suis pour mettre la priorité dès la petite enfance.
    Je m’explique. Pour moi la réduction des inégalités scolaires passent par la prise en compte du « rapport aux savoir » des familles.
    Je me suis aperçues pour avoir accompagner des familles avec des jeunes enfants que l’ouverture que peu apporter l’école (ou une activité) pratiquer par un enfant avec un parent ou échanger par un parent avec son enfant permet parfois de modifier le rapport aux savoirs des membres de la famille. Et ainsi redonner du sens aux savoirs, à la culture soclaire, …

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