Lettre d’un pirate aux députés

Madame la députée, Monsieur le député,

Il est des temps où la vie politique de notre pays mérite de sortir le nez du guidon et d’envisager les décisions que la représentation nationale prend à un horizon plus lointain que celui du rythme des dépêches d’agence ou de la solidarité avec un exécutif en difficulté. Je crois que la séance d’après demain, au cours de laquelle vous aurez à vous prononcer sur la loi création et internet, fait partie de ces moments qui compteront dans l’histoire des lois de la République.

En tant que Président du Mouvement des Jeunes Socialistes, je pourrais vous écrire pour vous remercier pour l’immense cadeau politique que vous vous apprêtez à nous faire en votant cette loi. Telle n’est pas ma démarche.

Je vous écris aujourd’hui pour vous dire que comme une immense partie de ma génération, mais aussi comme de plus en plus de mes aînés, je pratique régulièrement le téléchargement illégal de supports culturels, je les copie, les échange, les redistribue, auprès de mes proches tout autant que via le peer-to-peer. Ce faisant, je ne pense pas être un criminel, tout comme ne le sont pas les milliers de militants de votre organisation, les Jeunes Populaires, pourtant parmi les plus fervents supporters du Président de la République, qui s’opposent à cette loi.

Je fais partie de ces « pirates » que vous dites vouloir combattre en revotant le projet de loi «Création et Internet ».

Je comprends votre envie de défendre les intérêts de ceux qui se cachent derrière les artistes pour ne pas avoir à remettre en question le filon sur lequel ils étaient assis. Je comprends que vous préfériez plaire aux majors que saisir au bond la révolution industrielle et commerciale que représente la démocratisation d’Internet. Mais pourquoi vous donner autant de mal pour une loi qui est impossible à appliquer, qui n’aura aucune efficacité économique, déjà mise en difficulté au Parlement européen, et dont le seul effet garanti est d’augmenter l’arbitraire, en mettant à mal le principe même de libertés numériques ?

Pas besoin d’être un expert pour constater que la coupure de l’accès à Internet ne sera pas possible pour tous les usagers en « triple-play », c’est-à-dire en offre groupée Internet-téléphonie-télévision. Ou alors, on coupe tout ? Pas très convaincant, non ?

D’autant plus que si la loi HADOPI était adoptée, nul doute que les outils de cryptage et de chiffrement pour préserver l’anonymat se développeraient pour devenir à la portée de chacun, ce qui profiterait par ricochet à la cybercriminalité, autrement plus dangereuse.

De toute façon, ce sont bien les Fournisseurs d’Accès à Internet qui sont en mesure de mettre en place les dispositifs prévus par la loi. Mais le voudront-ils ? C’est qu’elle coûte cher, cette loi. Pour des effets peu garantis. Orange, d’ailleurs, a déjà affirmé qu’il n’avait pas les moyens de participer à la mise en place de la loi…

Et celle-ci ne rendra pas leur argent aux artistes, ni même aux patrons d’industrie qui déguisent leurs intérêts derrière ces artistes. Le projet de loi repose sur le postulat que le piratage serait la première cause de la baisse des ventes de disques. Mais je peux déjà vous dire que si vous interdisez demain le peer-to-peer, je ne retournerai pas pour autant acheter des CD à 23EUR et des DVD à 40 ! Je reprendrai mon lecteur MP3, ma clé USB, et je restreindrai mes échanges aux personnes que je connais. Tant que la question du coût prohibitif des oeuvres culturelles, en particulier dans un contexte de dépréciation du pouvoir d’achat, restera un sujet tabou, vous ne trouverez pas d’explication à nos nouveaux modes de consommation.

De plus, à l’heure où le phénomène du « streaming », de l’écoute ou du visionnage en ligne, déferle sur le Net, vous avez une loi répressive de retard. C’est bien à l’industrie culturelle de s’adapter, d’acter la mort du support matériel pour passer à la diffusion en réseau. Et non de chercher à criminaliser une part de plus en plus importante des usagers afin de gagner encore un an, deux ans, trois ans de profit sur les supports CD et DVD !

Pour défendre un vrai modèle culturel accessible à tous et permettre aux artistes de vivre de leur travail, nous avons des propositions à soumettre, et nous ne sommes pas les seuls.

Nous défendons une approche qui reconnaisse un certain nombre de droits aux internautes, et nous pensons qu’à l’exact opposé de la loi « Création et Internet », nous avons besoin d’une constitutionnalisation des libertés numériques, afin de reconnaître enfin le Web comme un lieu d’expression et de liberté. Nous demandons que soient ainsi mis en place des Etats Généraux des libertés numériques.

Concernant le douloureux sujet de la rémunération de l’industrie culturelle, pourquoi exclure d’emblée la question de la « licence globale » ? Ce système qui permettrait aux internautes, moyennant une somme modique qui serait reversée aux ayants droits, de télécharger tout contenu culturel sur Internet, est pourtant suffisamment pertinent pour susciter les débats dans de nombreux pays, ainsi qu’au Parlement européen.

Madame, Monsieur, je sais que beaucoup d’entre vous doutent fortement de la politique menée par le Président de la République. En votant pour cette loi, plus de doute permis, vous êtes sûr de faire une erreur, qui sera regardée dans 10 ans comme un errement de l’histoire et demain risquera de faire de vous un criminel parce que votre assistant parlementaire aura téléchargé un morceau de musique sur l’ordinateur de votre permanence. Loin d’être une séance révélatrice de l’absentéisme parlementaire, la séance du 19 avril dernier au cours de laquelle la loi a été rejetée a marqué au contraire le vote de bon nombre d’entre vous avec leurs pieds et un rejet implicite d’une loi dont vous entendrez encore parler longtemps dans votre circonscription.

Madame, Monsieur, je vous écris car c’est vous qui allez décider de l’image que notre société renverra d’elle-même. Soit je serai demain reconnu dans mes modes de consommation, et l’industrie musicale comme cinématographique aura enfin le courage de se pencher sur son évolution nécessaire. Soit je serai définitivement un « pirate », un délinquant du Net. Et vous n’aurez malheureusement pas fini d’entendre parler de téléchargement illégal…

Je vous prie de recevoir, Madame la députée, Monsieur le député, mes salutations républicaines.

Antoine Détourné, Président du Mouvement des Jeunes Socialistes

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