Mémoire : Sarkozy et l’instrumentalisation de l’histoire

Depuis son accession au pouvoir, Nicolas Sarkozy, adepte du coup d’éclat permanent, a multiplié les interventions dans le champ de l’Histoire et de la mémoire. L’on se souvient, en novembre 2007, des oppositions du monde enseignant face à l’obligation de lire la lettre d’adieu d’un jeune résistant communiste, Guy Moquet, exécuté par les nazis. Un an après, cette proposition est déjà dans aux oubliettes…Tout comme celle de faire porter à chaque écolier de CM2 la mémoire d’un enfant juif victime de la Shoah…

Une cohérence doit être dégagée de cette « histoire bling-bling », selon les termes de l’historien Nicolas Offenstadt, membre du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, association d’historiens ayant pour objectif de lutter contre l’instrumentalisation de leur discipline.

Cette « histoire bling-bling » se caractérise par des mises en scène dans des lieux symboliques, très médiatisées, où les caméras sont braquées sur le chef de l’Etat : Verdun, le maquis des Glières ou la cascade du Bois de Boulogne, aux lendemains des municipales de mars 2008, perdus par la droite.

Nicolas Sarkozy n’hésite pas à opérer un mélange, entre de grands noms (Jaurès comme Jeanne d’Arc), de grands événements (les croisades comme la Deuxième guerre mondiale), en oubliant tout contexte historique, tout souci d’explicitation, toutes interprétations contradictoires.
L’objectif est de raconter une histoire unanimiste, lisse, héroïque, sans conflits ni clivages, substituant l’émotion à la réflexion. Alors que la droite pose le problème d’une crise de l’identité nationale, elle y répond en la figeant et en inventant un consensus factice, a-historique et anti-critique.
Pour cela, les grandes figures sont exaltées, transformées en icônes, auxquelles les Français peuvent s’identifier. Mais là aussi en gommant le sens de leurs engagements. Quoi de commun effectivement entre Léon Blum et Maurice Barrès ?

Certes, l’histoire a toujours servi à légitimer le roman national, en France comme ailleurs. La IIIe République en est l’exemple le plus illustre, à travers l’enseignement primaire. Des années 1880 aux années 1950, les petits écoliers ont été nourris au Petit Lavisse, manuel dont la mission a été d’édifier une légende nationale, faisant du régime de la IIIe République l’aboutissement inévitable de l’histoire de France, depuis « nos ancêtres les Gaulois » jusqu’à Napoléon, en passant par Clovis ou Louis XIV. Magnifiant la geste coloniale, évacuant les conflits et les divisions, mettant en avant l’ordre sans mouvement, cette manière d’enseigner l’histoire n’a évidemment plus cours aujourd’hui.

Sous la plume d’Henri Guaino, Nicolas Sarkozy tente depuis les élections présidentielles un retour vers cette identité nationale figée et décontextualisée. Reprenons l’exemple de Blum. Le candidat Sarkozy l’a abondamment cité lors de sa campagne, mais en gommant ses actions les plus essentielles, comme la semaine de 40 heures et les congés payés. Il tait bien sûr le fait que le Front populaire n’a pu réaliser ses réformes sociales que soutenu par un mouvement de grèves de grande ampleur. Sarkozy reproche ainsi à la gauche d’avoir tourné le dos aux ouvriers, mais son discours n’est que mystification, quand on connait sa volonté de déconstruire les 35 heures et sa proximité avec le patronat…
Selon l’historien Gérard Noiriel, Nicolas Sarkozy a tenté par là une « captation de l’héritage de la gauche », à coup de contresens grossiers. Jaurès est louée comme grande figure du roman national. Comme dans un zapping, le Jaurès républicain et patriote est mobilisée, mais on cache le Jaurès internationaliste, socialiste et marxiste. L’objectif électoral est de séduire des ouvriers délaissés par la gauche, mais en effaçant soigneusement le potentiel d’émancipation et de révolte porté par ces grands hommes. Il est vrai qu’il faut faire passer en douce le projet libéral…

Par contre, l’héritage de Mai 1968 est rejeté en bloc. L’événement est vécu, dans le sillage de la droite la plus réactionnaire, comme un traumatisme, responsable de tous les maux de la France, tant l’insécurité que la délinquance des mineurs. Mais, plus inattendu, Mai 1968 dans la version de Sarkozy aurait ouvert la voie au capitalisme le plus sauvage, et serait par là antipopulaire. Là aussi, la conflictualité est soigneusement effacée. Pas question évidemment de mentionner les 9 millions de grévistes, employés comme ouvriers, les avancées sociales comme l’augmentation des salaires ou les nouveaux droits syndicaux. La cible électorale est la même, mais par un autre biais : le petit blanc, assiégé par des hordes de jeunes et d’immigrés, abandonné par une gauche jouisseuse, bourgeoise et parisienne. Là aussi, l’objet est de détourner les regards des mesures de régression sociale mises en place par la droite, au profit de la revalorisation de l’autorité…

Nicolas Sarkozy instrumentalise ainsi l’histoire pour légitimer son « néo-nationalisme », dont le symbole et la traduction la plus concrète est le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, institué en mai 2007.

Il met en pratique une politique du bouc-émissaire. Ce sont toujours les mêmes depuis l’époque de Maurice Barrès, intellectuel d’extrême-droite, cité à plusieurs lorsqu’il était candidat. Ce sont les étrangers comme les immigrés. Personne n’a oublié durant cette dernière campagne les stigmatisations à coup de « moutons dans les baignoires » et de maris polygames. Sur le plan de la mémoire, le refus de l’auto-flagellation et de la repentance face à l’histoire de la France coloniale est un leitmotiv, évacuant ainsi le colonialisme comme système intrinsèquement inégalitaire. Les colons sont célébrés comme pionniers, missionnaires d’un « rêve de civilisation ».
Dans ce sillage, une fois devenu président, Nicolas Sarkozy a dénié à l « homme africain » son entrée dans l’histoire, lors du discours de Dakar à l’été 2007…
Dans le même ordre d’idées, rappelons-nous son discours au Vatican, fin 2007, lorsqu’il a revendiqué une France, fille aînée de l’Eglise et une laïcité « ouverte » aux vents cléricaux, tout en épousant la vision néoconservatrice du choc des civilisations.

Aussi, pour les enfants de colonisés aujourd’hui Français, la seule perspective est de se mouvoir dans ce sillon historique légendaire, exaltant racines chrétiennes et gauloises. In fine, ce refus d’une mémoire nationale critique, plurielle, soucieuse des tensions et des conflits du passé, partagée en somme, ne fait qu’aviver les mémoires communautaires, particulières, et au final antagonistes.

Le rapport de novembre 2008 remis  par l’historien André Kaspi propose ainsi de limiter le nombre des commémorations nationales, réduites au 8 mai, au 14 juillet et au 11 novembre. Les autres commémorations deviendraient simplement régionales ou locales. Mais quid par exemple du 10 mai, journée nationale célébrant l’esclavage et ses abolitions ? Faudrait-il la circoncire aux Antilles, au risque de parcelliser et de réduire la mémoire de cet événement traumatique aux seuls descendants d’esclaves noirs ? Le sens de l’unité nationale tant louée serait au contraire d’insérer cette mémoire dans la mémoire nationale, à partir du travail des historiens.

Justement, la droite au pouvoir par sa politique d’éducation semble vouloir réduire l’importance de l’histoire en France. A l’université comme dans l’enseignement secondaire, des postes sont supprimés, ce qui concerne en particulier les sciences sociales. La réforme du lycée, proposée par Xavier Darcos, pourrait réduire la place de la discipline historique, évacuée du tronc commun en première et en terminale, et qui deviendrait simplement une option.

Face à cette régression dangereuse, la gauche doit promouvoir un récit national nouveau, incorporant la pluralité des parcours et des expériences, mais unifiée autour d’une identité nationale basée sur les droits de l’homme et la démocratie. Cette mémoire, soucieuse d’ouverture à l’Autre, au monde et à la l’Europe, se doit de dialoguer en permanence avec le potentiel critique et donc émancipateur de l’histoire. La mémoire nationale n’est jamais close ou figée, elle est une réécriture perpétuelle. En somme, il faut regarder le passé en face, dans sa complexité, pour s’inventer un futur commun.

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